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Un paysage désolé

jeudi 11 mai 2017

Aux États-Unis en ce moment, le paysage social est assurément désolé. Des pleutres se meuvent dans ce paysage psychologiquement post-apocalyptique, remerciant celles et ceux au pouvoir pour la botte qui cogne leur visage et suppliant d’être traînés encore plus violemment dans la boue afin d’être "sûrs et en sécurité". Un État policier démocratique est en train de se développer à un rythme effréné.


Je peux entendre les pleurs de ces prétendus radicaux qui se sentent obligés de défendre sans réserve la démocratie afin de maintenir leur idéologie : « Mais les États-Unis ne sont pas une vraie démocratie ; les grandes entreprises contrôlent les politiques ». Cette affirmation reflète l’idéologie confusionniste de ces aspirants leaders "anti-autoritaires" et "révolutionnaires" qui voient les gens comme rien de plus que des victimes manipulées et passives. En fait, lorsque suffisamment d’individus choisissent de résister avec suffisamment d’acharnement, la classe dirigeante se voit contrainte de faire des concessions, voire de reculer ou de démissionner. Mais aux États-Unis en ce moment, les gens demandent des mesures de répression que celles et ceux au pouvoir sont bien trop contents d’accorder.

Dans plusieurs états, les électeurs et électrices ont voté pour la "loi des trois coups" ou pour quelque chose de similaire dans ses effets. Ces lois menacent d’une peine de prison allant 25 ans à la perpétuité sans conditionnelle tout prévenu en récidive pour la troisième fois, sans considération sur la nature de son crime. Dans la même veine, trois États ont réinstauré les chain gangs [1] avec l’assentiment populaire. Le mouchardage a été institutionnalisé dans des émissions à la télévision tels que America’s Most Wanted, dans les hotlines WeTip, dans les programmes de Neighborhood Watch [NdT : équivalent étasunien, et plus développé, des voisins vigilants] et dans les systèmes de récompense à l’école – parmi de nombreux autres programmes. Tous ces dispositifs tentent de faire passer pour héroïque l’acte lâche du mouchardage – et le succès de ces dispositifs montre le soutien populaire dont ils bénéficient. Je pourrais donner encore des tas d’exemples du soutien démocratique aux politiques et aux dispositifs de l’État policier, mais quiconque ouvre les yeux peut le voir partout autour de nous, et de telles listes deviennent futiles.

Je suis bien conscient de la manipulation de l’opinion publique opérée par les personnes au pouvoir, mais – comme je l’ai dit – les gens ne sont pas des masses passives qu’on façonne de la forme qu’on souhaite. La manipulation de l’opinion publique ne peut faire son œuvre que sur des tendances déjà présentes, en les menant dans la direction qui est la plus utile au pouvoir. Le développement d’un État policier ici a été un processus démocratique, une expression de la "volonté populaire" – c’est-à-dire le consensus général. Tout anarchiste dans ce pays qui s’illusionne encore sur la connexion entre la démocratie et la liberté de déterminer sa propre vie et ses interactions (ou sur la création d’un mouvement de masse), ne mérite que d’être raillé sans pitié.

Ce qui est en train de se produire aux États-Unis fait partie d’une tendance mondiale : un nationalisme enragé, voire des mouvements ouvertement fascistes, dans plein d’endroits ; une résurgence du fanatisme religieux au Moyen-Orient, en Europe de l’Est, ici et dans plein d’autres endroits ; les causes gauchistes et les mouvements de libération qui adhèrent aux politiques d’identité, souvent accompagnés d’un séparatisme. Les gens se sentent si petits, si faibles et si pitoyables qu’ils préfèrent s’enfermer dans des prisons d’identités sociales, protégés par les lois, les flics et l’État plutôt que d’organiser leurs vies pour eux-mêmes.

Au sein d’un système social dans lequel le suicide fait montre d’un plus grand amour pour la vie que les existences appauvries que la plupart des gens adoptent, ces personnes demandent à ce que l’autorité défende leur style de "vie" misérable en se débarrassant de quiconque trouble leurs illusions. Ce n’est certainement pas une situation nouvelle. Même si ponctuellement ses méthodes sont plus progressistes ou plus sévères, les politiques de l’ordre dirigeant servent toujours un but : la pérennisation du contrôle social. Nous sommes ainsi fichés et sans arrêt incités à demander la permission. Mais je ne vais pas demander la permission – de même que toute personne qui se réapproprierait sa propre vie. Et j’éviterai le fichage dans la mesure où j’en suis capable sans m’appauvrir, tout en faisant mon possible pour détruire tout ce qui le rend nécessaire. Mes amis et moi, ensemble parce que, et aussi tant que, nous nous apprécions les uns les autres, créeront des projets, des désirs et des rêves qui enrichissent nos vies, qui vont à l’encontre de la maigre compensation offerte par la société. Désirant tellement, ma générosité avide, ma faim de vitalité, et l’intensité passionnée requièrent que j’attaque cette société et la piètre existence désolée qu’elle offre. Nous qui exigeons la plénitude de la vie ne pouvons attendre que les masses soient convaincues de préférer la vie à la sécurité ; notre révolte contre la société est maintenant. La démocratie a toujours été un désert ; nous voulons une jungle verdoyante et luxuriante.

Wolfi Landstreicher.

[Extrait de la brochure C’est à ça que ressemble la démocratie, Malbona Parolo, avril 2017.]

Notes

[1Désigne les groupes de prisonnier effectuant des travaux forcés en étant attachés ensemble. (NdT.)