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Un crime puissant, orgueilleux, sans respect, sans honte, sans conscience

La démolition du sacré par Stirner

lundi 9 septembre 2019

« C’est par le crime que l’Égoïste s’est toujours affirmé et a renversé d’une manière sacrilège les saintes idoles de leurs piédestaux. Rompre avec le Sacré ou, mieux encore, rompre le Sacré peut devenir général. Ce n’est pas une nouvelle révolution qui approche ; mais, puissant, orgueilleux, sans respect, sans honte, sans conscience, un — crime ne gronde-t-il pas avec le tonnerre à l’horizon, et ne vois-tu pas que le ciel, lourd de pressentiments, s’obscurcit et se tait ? »

Max Stirner, L’Unique et sa propriété [1], 1844.

Je parle avec des mots de choses que les mots ne peuvent qu’évoquer. Cela est vrai, bien sûr, à chaque fois que quelqu’un parle de quelque chose, mais il y a des circonstances où les limites du langage deviennent plus évidentes et les explications deviennent plus nécessaires, bien qu’au final elles rajoutent encore plus de mots. Stirner a utilisé les mots d’une manière tranchante, pointue, directe, mais ce qu’il faisait était tellement hors de la vision dominante du monde non seulement de son temps mais aussi du nôtre, qu’il a souvent été mal compris. En raison de la clarté de son langage, il est difficile pour moi de ne pas voir dans ce malentendu une entreprise intentionnelle, un choix. Mais je parle ma langue. Connaissant ses limites, sachant qu’elle est l’équivalent d’un doigt pointé, et pas l’expression des choses réelles qu’il pointe, connaissant mon désir de partager avec vous des choses utiles et importantes, je vais lutter pour être clair, et j’offrirai des explications là où je sentirais qu’elles sont nécessaires.

Ce dont je veux parler est un des aspects du projet de Stirner que je considère comme essentiel dans tout projet véritablement anarchiste, à savoir, tout projet visant consciemment à mettre fin à votre et à mon asservissement à un quelconque maître, à toute autorité [2], toute idéologie, toute puissance ou force prétendument supérieure par le biais desquelles vous et moi devrions aliéner nos vies, nos activités et nos mondes. Je parle de la démolition du sacré de Stirner.

Bien sûr, cet aspect du projet de Stirner ne peut être séparé de l’ensemble, et je ne cherche pas à opérer une telle séparation ici. Je choisis plutôt ce point de départ particulier pour me diriger vers l’ensemble du projet, parce que c’est à partir de là que je pense pouvoir montrer à quel point le projet de Stirner est utile aux efforts anarchistes et offrir un outil - ou plutôt une boîte à outils complète pour ceux qui souhaitent l’explorer - à utiliser dans la lutte contre l’esclavage et l’aliénation. Nous développons nos outils et nos armes les plus puissants à travers l’attaque, et l’attaque de Stirner contre le sacré a été dévastatrice.

Le projet de Stirner ne visait pas à créer une société future ou un monde idéal à venir. Il parlait plutôt d’une manière de rencontrer son monde ici et maintenant. Il ne semble qu’aucun des critiques de Stirner ne pouvait voir cet aspect de ce que faisait Stirner, de sorte que presque toutes les critiques qui m’ont été donné à lire étaient mesquines et mal dirigées. Presque toutes ne traitent l’unique et l’égoïsme, comme Max Stirner les appelait, que comme des objectifs définissables à atteindre et dénigrent ces supposés idéaux. Mais l’immanence qui imprègne le projet de Stirner était au centre de sa démolition du sacré. Tout futur idéal vers lequel je pourrais tendre, tendra en fait à devenir une chose sacrée se tenant au-dessus de moi et contre moi, à moins que je ne me sois solidement appuyé sur la reprise immédiate de ma vie en tant que moi-même, ici et maintenant. C’est seulement sur cette base d’un moi immédiat qu’un futur idéal, un rêve de relations sociales totalement transformées, pourra être ma propriété comme expression de mon désir. Et cela signifie que je commence ici et maintenant à vivre le monde que je désire comme une expression de moi-même ici et maintenant, plutôt que d’attendre la venue de quelque paradis imaginaire.

Alors, qu’est-ce que le sacré ? Stirner a été très clair à ce sujet : le sacré est ce qui est rendu étranger à vous et moi, placé au-dessus de vous et moi comme nos maîtres ou propriétaires. En d’autres termes toutes les choses, les idées, les relations, etc., par lesquels vous et moi pouvons être possédés. Ainsi, nous créons le sacré à travers des processus d’aliénation (ou d’éloignement) et de réification [3], qui créent l’idéologie - des idées fixes auxquelles nous appartenons, vous et moi. Autrement dit, le sacré est ce que ni vous ni moi ne possédons, mais plutôt ce qui nous possède.

Ce que Stirner a opposé au sacré (et donc à l’aliénation et à la réification), c’est l’auto-propriété. Nous pouvons également l’appeler propriété de soi, tant que nous comprenons que cela ne se réfère pas à un moi réifié que vous revendiqueriez ou que je revendiquerais, mais à un vous et moi en adéquation avec ce que vous et moi sommes ici et maintenant, et non pas à la propriété de quelque chose en dehors de nous-mêmes. À tout moment, quelle que soit la circonstance dans laquelle nous nous trouvons, vous et moi sommes confrontés à un choix : être la propriété de forces externes comme des esclaves - les forces qui constituent le sacré - ou nous posséder nous-mêmes. Cela veut dire créer et nous consumer à chaque moment ou cela nous semble bon, indépendamment des conditions qui nous sont imposées.

Quand je me réapproprie moi-même, je me réapproprie aussi mon monde. J’en fais ma propriété. La manière dont Stirner utilise le terme de propriété rebute un bon nombre d’anarchistes, et c’est compréhensible. Les conceptions économiques de la propriété que nous connaissons sont très étroitement liées aux institutions de l’esclavage et de l’exploitation. Mais tout au long de ses écrits, Stirner a utilisé ce mot pour signifier quelque chose de beaucoup plus large et plus profond que sa seule signification économique (bien que puisqu’il parlait de l’ici et maintenant, il incluait cet aspect dans son sens plus large et plus profond). Si le sacré est ce qui est rendu étranger à moi-même, alors je démolis le sacré pour moi-même quand je tends la main et prends ce qui a été rendu étranger à moi-même et que je le fais mien, ma propriété, que j’apprécie et que je le consume comme mon propre - le détruisant ainsi. La démolition du sacré est, par conséquent, la prise de possession [4]

Mais pour que les choses soient claires, il est utile d’examiner de plus près la façon dont Stirner a utilisé le mot « propriété ». Dans son livre, Stirner construit le mot « étrangéïté » (Fremdentum) pour l’opposer à la propriété (Eigentum). Et en cela, Stirner disait que ma propriété est tout simplement tout ce qui n’est pas rendu étranger à moi-même, soit par une force externe au-delà du pouvoir que j’aurais de la surmonter, soit par ma propre auto-aliénation. Mais Stirner a très bien compris qu’il y a une autre sorte de « propriété » dans le monde social qui nous entoure, la propriété qui ne peut jamais être la vôtre ou la mienne, et qui est un bien ou une propriété sacrée.

Les biens sacrés sont tous les biens qui existent par le bais de la sanction de l’État, de l’ordre social ou de tout autre pouvoir supérieur, institutionnel ou imaginaire. Ainsi, ils comprennent la propriété privée et publique, et toute forme de propriété collective, sociale et communautaire dans la mesure où ils sont protégés par la sanction d’une puissance supérieure contre toute utilisation individuelle non autorisée. La propriété sacrée peut être détruite simplement, en « tendant la main » et en prenant. Par opposition à la propriété sacrée, ma propriété est ce que je prends et apprécie. Je suis censé respecter la propriété sacrée, mais en tant que propriétaire (de moi-même), je ne lui montre aucun respect.

Maintenant, comme je l’ai déjà dit plus tôt, Stirner n’a offert aucune image d’un futur idéal. Il parlait de confronter nos mondes, ici et maintenant. Le critiquer pour avoir parlé de « propriété », d’« argent », d’« échange » [5] et ainsi de suite sans examiner attentivement la façon dont il en parle à la lumière de cette immanence qui est une nécessité pour cette démolition complète du sacré, c’est être à côté de la plaque. C’est une des raisons pour lesquelles la pseudo critique de Stirner par Marx et Engels n’est qu’un radotage sans valeur. Le terme de propriété, tel que Stirner l’a utilisé, est complètement opposée à la notion bourgeoise et capitaliste de propriété. Mais dans le monde dans lequel il vivait, il fallait faire face à la conception bourgeoise de la propriété telle qu’elle avait été concrétisée dans la réalité sociale, et dans le monde dans lequel vous et moi vivons, nous devons faire face à la conception capitaliste de la propriété telle qu’elle se matérialise dans le monde. En d’autres termes, la propriété sacrée, la propriété sanctionnée, la propriété sous la protection de l’Etat et de ses polices, et pire encore, de nos états d’âme, de nos consciences, les flics que vous et moi avons créés au sein de nos propres têtes hantées.

Plusieurs fois dans son livre, Stirner s’est adressé lui-même à la condition de prolétaire. Et pour ceux qui ne comprennent toujours pas, c’est là que son opposition entre la propriété sacrée et l’auto-propriété devient très claire. Les prolétaires sont sans propriété au sein de cette société. Comme Stirner le fait remarquer, les communistes ne veulent pas mettre fin à cette condition prolétarienne, mais l’universaliser. Ils prétendent pouvoir y parvenir en supprimant la propriété, mais, en fait, ils le font en établissant la possession sacrée de toutes les propriétés selon le fantôme qu’ils préfèrent : la société, l’humanité, l’« être générique » [6] ou la communauté humaine. Dans la pratique, ce sera toujours l’État dans une forme qui le possède et qu’il leur concède, puisque ces fantômes exigent une structure institutionnelle pour gérer leur propriété. Ainsi, les communistes laisseraient les prolétaires précisément là où ils sont déjà maintenant : sans propriété et en attente de ce que le possesseur leur concédera. Toujours en attente, toujours démunis. Stirner a fait remarquer que ce n’est pas tant la propriété en tant que telle qui doit être détruite que son caractère sacré. Et chacun d’entre nous peut le faire ici et maintenant. Il y a deux choses qui empêchent les prolétaires de prendre ce qu’ils désirent. La première est un respect continu pour le caractère sacré de la propriété. Les socialistes, qui accorderaient la propriété à la société plutôt qu’à vous et moi, continuent d’encourager cette révérence. Les communistes, qui l’accorderaient aux « êtres génériques » ou à la communauté humaine, continuent d’encourager cette révérence. Mais finalement, c’est l’individu prolétaire lui-même qui maintient cette révérence en restant un esclave des fantômes dans sa tête, de la morale, du respect de la propriété abstraite, de la société, de l’humanité. Pour se débarrasser de cette révérence, il doit devenir propriété de lui-même et dévorer ces fantômes.

Dès lors que le prolétaire deviendra propriété de lui-même, alors il cessera d’être sans propriété et de respecter la propriété. Les seules choses qui continuent de faire obstacle à l’appropriation de ce qu’il désire sont la force et la puissance de ceux qui contrôlent la propriété au sein de cette société. Dans la mesure où il en est capable, il pourra tendre la main et prendre ce qu’il désirera, et là où ses capacités sont inférieures à ses désirs, il cherchera à augmenter sa propre puissance. Stirner était tout à fait clair sur le fait qu’il s’agit là de l’une des utilisations possibles d’une union des égoïstes. Si une personne dans une zone prétend que toute la terre est sa propriété, d’autres dans la région peuvent déplorer leur condition, ils peuvent se soulever individuellement et, par le crime (la profanation du sacré), maintenir un certain niveau de vie, ou bien ils peuvent unir leurs forces (par la création d’une union des égoïstes), se soulevant ensemble pour saisir les terres du salaud. En cas de succès, ils peuvent alors décider les uns avec les autres de ce qu’ils feront de ce qui est maintenant la propriété de chacun d’entre eux. Mais cela n’est advenu que parce qu’ils ont rejeté le caractère sacré de la propriété et ne se sont pas empêché de tendre les mains pour prendre ce qu’ils désiraient, attendant la même chose des autres.

Certains (dont Joseph Déjacque) ont pensé que le résultat inévitable de l’égoïsme ne serait qu’une forme de communisme. Je ne suis pas d’accord, parce que je vois le communisme, en pratique, comme l’administration de la propriété prétendument possédée par un être collectif abstrait plutôt que par tous les êtres vivants réels. Ainsi, il maintient toujours le sacré, et l’égoïsme impliqué n’est qu’un égoïsme de dupe - l’égoïsme de celui qui est convaincu que ses intérêts sont mieux réalisés au service d’un intérêt plus élevé que le sien. Cependant, la pratique de l’auto-propriété pourrait facilement finir par apparaître comme une forme de communisme. Si la propriété n’est pas sacrée, si tout ce que je désire et que j’ai la capacité de saisir est à moi, et si je préfère avoir des relations plaisantes et agréables avec les gens autour de moi, alors je peux très bien travailler avec elle sur les moyens de traiter ce qui est ma propriété, et la vôtre et la sienne et ainsi de suite, de sorte que toutes les nécessités, beaucoup de subtilités, et ainsi de suite, soient facilement et librement accessibles à toute personne qui les désire et peut les atteindre. Mais il n’y aurait pas de concept abstrait, pas de fantôme se tenant au-dessus de moi en tant que véritable propriétaire de tout, ni d’administration pour garantir des relations équitables ou le maintien d’une éthique du « de chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins ». Ce ne serait pas le communisme, mais l’auto-propriété mutuelle.

Mais, pour le moment, je n’en suis pas encore là, et vous non plus (sauf peut-être dans de petits groupes d’amis). Nous sommes confrontés à un monde hanté par le sacré, et nous devons tous démolir ce sacré et reprendre ce qui est nôtre, à chaque instant, immédiatement, détruisant tout ce qui nous empêche de le faire. Chacun de nous a besoin de faire de sa propre vie, et de ses activités sa propriété, contre le monde du sacré.

Wolfi Landstreicher.

[Traduit de l’anglais dans Des Ruines, Revue anarchiste apériodique, n°3/4 (double numéro), début 2019, p.252.]


[1Nous utilisons ici, et pour le reste de ce texte, la traduction de Robert L. Reclaire, généralement plus fluide que celle de Lasvignes. (Ndt.)

[2Je sais qu’il y en a qui se plaignent du fait que ce mot est « trop ambigu », tout simplement parce qu’il a plusieurs significations. Mais à moins d’être un idiot, soit par stupidité réelle soit par aveuglement idéologique, vous voyez bien ce que je veux dire…

[3Réification : le traitement des abstractions (conceptions, relations, activités) comme si elles avaient une existence concrète et, par conséquent, étaient elles-mêmes capables d’agir sur le monde et sur nous.

[4the taking of property, « la prise de propriété », que nous traduisons ici arbitrairement par le terme de Louise Michel, « prise de possession ». Nous aurions également pu parler d’appropriation. (Ndt.)

[5Dans la théorie communiste, l’essence de l’économie réside dans la propriété et l’échange. Je pense que cela passe à coté du problème, parce que (comme Stirner l’a démontré) la « propriété » peut prendre de nombreuses formes, parfois opposées. En conversant simplement, nous échangeons des mots. Ce qui semble bien plus nécessaire à l’économie est un système standardisé de valeur, un système de valeur dans lequel vous et moi ne définissons pas la façon par laquelle nous donnons de la valeur aux choses pour nous-mêmes, mais où nous acceptons plutôt la valeur telle que définie par un pouvoir supérieur, où nous mesurons et calculons dans les termes de cette valeur imposée, sacrée, plutôt que de créer nos propres valeurs. Ainsi, la mesure et le calcul sont les activités essentielles de l’économie, et ce sont des activités , pas des choses.

[6« Être générique » est l’expression la plus couramment utilisée pour traduire en français le concept de Gattungswesen chez Marx. En anglais, on emploie généralement Species Being . (Ndt.)