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Trois textes italiens sur les récents événements du Val Susa

vendredi 2 mars 2012

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Lucioles et lanternes

« Démocratie ! Désormais on a compris ce que signifie tout cela. La démocratie c’est le peuple qui gouverne le peuple à coup de bâtons par amour du peuple »
Oscar Wilde.

De Montecitorio [1] à la salle des tribunaux de Milan, des trottoirs de la gare de Turin aux salles de sécurité de la préfecture de police de Florence, des métropoles hyper-surveillées aux vallées dévastées, pour ne pas parler des rafles policières dans toute l’Italie, il ne se passe pas un jour sans que les esprits ne soient agités par quelque vicissitude politique particulière ou par les faits divers. Et immanquablement quelqu’un sort, donnant l’alarme sur « l’urgence démocratique aujourd’hui dans notre pays », qu’on peut résoudre, évidemment, par un respect scrupuleux des normes et des lois. Même ce qui s’est passé hier matin dans la Vallée de Susa, la chute non-accidentelle d’un anarchiste du pylône sur lequel il était monté pour protester contre le TAV et l’expropriation des terrains (les siens ou non ça n’a pas d’importance), a tout de suite été ramené à ce discours aussi dominant que déprimant. Et si l’aboiement réactionnaire souligne l’illégalité du geste de protestation, une bonne partie du mouvement dresse aussi la liste interminable de l’ illégalité des travaux et de leur poursuite (afin de démontrer la légitimité de l’opposition).

Si l’esprit ne brûlait pas de rage partout ailleurs, il faudrait s’interroger sur la façon dont l’horizon démocratique -malgré son évidente aberration- a pu tellement coloniser l’imaginaire individuel et collectif. Quelle est la démocratie vers laquelle on devrait revenir, celle sortie de la résistance qui a gracié les fascistes et arrêté les partisans les plus insoumis ? Celle qui a été gérée durant des longues décennies dans les sacristies et dans les secrétariats de la Démocratie Chrétienne ? Celle des massacres d’État et des lois spéciales ? Celle des accords pas même cachés avec la Mafia ? Celle des dessous-de-table et des spéculations ? Celle des « italiani brava gente » qui dans leurs missions militaires à l’étranger violent, torturent et massacrent ? C’est donc à cela que nous sommes arrivés, devant nains et danseuses [2], à regretter de gris bureaucrates politiques ou à préférer de rigides fonctionnaires techniques ? Des comptables, voilà ce qu’on finit par devenir, de prudents comptables qui soupèsent les conséquences, pensent aux stratégies et aux tactiques les plus adaptées pour ne pas se découvrir inconséquents, pour se sentir toujours dans le vent, pour surfer sur la vague du mécontentement social… parce que quand on arrête de mesurer et calculer, on risque de tomber.

Mais si, à bien y réfléchir, il y a toujours eu une « urgence démocratique », c’est précisément parce que la « normalité démocratique » capable de garantir la liberté et le bien-être pour tous ne peut pas exister. C’est un mythe, un pur mensonge qu’il faudrait démystifier, mais qui ne risque pas de s’écrouler, tant que les étincelles de sédition seront arrangées sous les habits les plus présentables des laboratoires de la démocratie. Non, ce n’est pas un régime politique qui a été foudroyé sur le pylône qui donne l’énergie à ce monde misérable. Ce n’est pas sa vie qui aujourd’hui est en danger. Au contraire, c’est la possibilité d’entrevoir quelque chose d’absolument différent et de se battre pour cela- avec élan, sans une miette de calcul, comme le fait celui qui défie la haute tension.

Une possibilité qui aujourd’hui est, elle aussi, plongée dans le coma, et qu’il faut réanimer, soigner, protéger, défendre, renforcer, élargir, répandre. Aimer. Une possibilité qui ne réclame pas justice, mais qui veut vengeance. Qui n’a pas seulement un train à arrêter, mais un monde entier à abattre.

[28/2/12]

Traduit de l’italien par nos soins de Finimondo.


Haute-tension partout

Comme cela arrive (malheureusement) souvent, ce sont les événements les plus dramatiques qui sont capables de secouer les individus et de leur faire perdre patience. On a beau jeu de réfléchir à ce qui arrive partout dans le monde, de montrer les causes institutionnelles des nuisances qui infestent la vie de chacun d’entre nous, de suggérer de possibles points de fracture. Tout semble absorbé et métabolisé. Et pourtant… voilà qu’un policier grec tue un jeune, qu’un marchand ambulant tunisien s’immole pour protester, qu’un rebelle du Val Susa tombe d’un pylône. Et tout change. L’imprévu met le feu au panorama, ce qui n’était l’instant précédent qu’une hypothèse-fantôme devient réalité.

Nous avons toujours pensé et défendu que la lutte contre le Tav n’était pas la question spécifique d’une petite vallée piémontaise. Que les temps et les instruments de cette lutte n’étaient pas ceux décrétés par des assemblées locales où les différents rackets politiques -de toute couleur, y compris le noir de l’anarchie- se disputent plus ou moins la représentativité du mouvement. Que tout racket collectiviste qui vise à unir ce qui doit rester diversifié devait être repoussé. Que le centralisme est une tare, non pas une opportunité. Reprenant une intuition déjà développée dans les années 80 au cours des luttes anti-nucléaires, nous persistons à penser qu’il est nécessaire de décentraliser la lutte et de la pulvériser à travers tout le territoire. Que si le Tav est partout, il n’est du coup pas nécessaire d’accourir en Val Susa pour se montrer adéquats à la situation qui a été créée (et peu importe si au jour d’aujourd’hui ce n’est que dans cette petite vallée que les ennemis de ce monde peuvent trouver quelque satisfaction). Que la façon de donner de l’air à cette lutte est de la faire sortir de cette vallée. De la porter ailleurs. De ne pas battre le rappel pour serrer un noeud, mais de l’inciter à se disséminer pour tisser un réseau informel.

Eh bien, depuis 48 heures, ce ne sont plus les sentiers de la Maddalena qui sont envahis par les opposants à la dévastation d’Etat, mais un peu toute l’Italie. Et il n’y a plus d’objectifs univoques, ni de méthodes uniformes. Ce n’est plus l’adhésion (râleuse) collective aux directives d’un groupe de politiciens qui se met à présent en mouvement, mais l’ébullition des consciences individuelles face au corps en souffrance d’un compagnon sur un lit d’hôpital. Il y a ceux qui se rassemblent devant un commissariat et ceux qui bloquent les voies de train, ceux qui occupent une faculté et ceux qui neutralisent des péages d’autoroute, ceux qui suspendent le boulot et ceux qui mettent le feu à une machine. Le déploiement d’une myriade de nuances, même opposées, mais aucune synthèse. Et les possibilités d’intervention à découvrir, inventer et expérimenter sont encore nombreuses.

Seuls ou en compagnie, de jour ou de nuit, aujourd’hui ou demain. Pour être à la hauteur de soi-même, pas de ce qui est établi par d’autres.

Cela aussi, c’est de la haute-tension.

Traduit de l’italien par les Brèves du désordre de finimondo.


Contre la normalité

Le Tav, c’est clair depuis longtemps, n’est pas qu’un train à grande vitesse, c’est aussi l’emblème de ce monde de marchandises, du toujours plus vite, du profit à tout prix, de l’exploitation des individus et de la nature. C’est peut-être pour cela que la protestation contre lui est une protestation qui parle autant. Parce qu’elle pousse à voir la totalité des choses, le fil qui lie toutes les questions. Une ligne de train qu’ils veulent réaliser malgré ceux qui vivent sur les lieux où elle sera construite, leur ruinant l’existence pendant des décennies, occupant ces lieux pour en faire un chantier protégé de fils barbelés et de check points militaires. Une sorte de minimonde reproductible partout, passant sur les personnes, les corps, les rêves, en deux mots sur la vie de chacun. Mais si ce qui se reproduit et se multiplie est aussi la protestation, alors tout peut changer. Et c’est ce qui est en train de se passer à travers toute l’Italie, avec aussi des échos en Europe. Il existe la conscience, claire ou d’intuition, que ce qui est en jeu est beaucoup plus que la réalisation du Tav en Val Susa. Parce qu’en luttant, ont a bien à l’esprit que la solidarité est quasi absente parmi ceux qui vivent leurs rapports dans le monde actuel. Que la dévastation de l’environnement est en train d’atteindre un point de non-retour (ou peut-être est-il déjà atteint) à travers toute la planète. Que la militarisation des endroits où nous vivons, des villes aux vallées, est en train de nous étouffer. Que le régime démocratique, même lorsqu’il se présente sous son visage le plus propre et le plus technique, est un chien de garde féroce et assassin.

Ce qu’on a à l’esprit est cet ordre des choses, inique et insupportable.

Après la chute d’un anarchiste d’un pylône en Val Susa, la solidarité et la complicité se sont élargies. Peu importe où : ce qui bout dans les veines est spontané et plus immédiat que toute réflexion ou analyse. Une pression et une agitation diffuses sont le sel pour la lutte contre la grande vitesse, mais également pour tout ce qui est en jeu. Les schémas ne représentent pas une boussole valable à suivre. Agir en individus est au fond faire ce qu’on se sent de faire, en Val Susa comme ailleurs, seuls ou avec les autres.

La discussion peut toujours aider, même lorsqu’il est opportun d’être prompts. La polémique, parfois un peu pesée, n’anime pas les esprits, au contraire elle les alourdit.

Traduit de l’italien par les Brèves du désordre de finimondo.


[1Ndt : Le Palais Montecitorio (Palazzo Montecitorio en italien) est le siège de la Chambre des députés italienne

[2Ndt : expression qui désigne non seulement un spectacle de cirque qu’est la politique, mais plus particulièrement Berlusconi