Non Fides - Base de données anarchistes

« O gentilshommes, la vie est courte, si nous vivons, nous vivons pour marcher sur la tête des rois. »

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Tout peut arriver

Par Fredy Perlman (1968)

lundi 13 septembre 2021

« Soyez réalistes, demandez l’impossible ! »

« Soyez réalistes, demandez l’impossible ! »

Ce slogan, utilisé en Mai par des révolutionnaires en France, est allé à l’encontre du bon sens, surtout le « bon sens » de la propagande militaro-industrielle américaine. Ce qui s’est passé en Mai était aussi contraire au « bon sens » américain officiel. En fait, d’après le « bon sens » américain, la plupart de ce qui se passe dans le monde chaque jour est impossible. Ça ne peut pas arriver. Et si ça arrive, alors le « bon sens » officiel est un non-sens : un ensemble de mythes et de fantasmes. Mais comment le bon sens peut-il être un non-sens ? C’est impossible.

Pour prouver que tout est possible, cet essai va placer certains de ces mythes à côté de certains événements. L’essai va s’efforcer ensuite de trouver pourquoi certains mythes sont possibles, en d’autres termes, il explorera les « bases scientifiques » des mythes. L’essai, s’il réussit, va ainsi montrer que tout est possible : c’est même possible pour une population de prendre les mythes pour du bon sens, et c’est possible pour les créateurs de mythes de s’auto-persuader de la réalité de leurs mythes face à la réalité même.

Le « bon sens » américain

  • Les gens sont dans l’impossibilité de gérer leurs propres vies ; c’est pourquoi ils n’en ont pas la force. Ils sont impuissants car ils n’ont ni la faculté ni le désir de contrôler et de décider des conditions sociales et matérielles dans lesquelles ils vivent.
  • Les gens ne cherchent qu’à exercer du pouvoir et des privilèges sur les autres. Il serait impossible, par exemple, pour des étudiants à l’université de se battre contre l’institution qui leur assure une position privilégiée. Ces étudiants qui étudient, le font pour obtenir de prestigieux diplômes, avec lesquels ils pourront obtenir un travail bien rémunéré, ce qui veut dire le pouvoir de diriger et manipuler d’autres gens, et le pouvoir d’acheter plus de biens de consommation que les autres. Si les études n’étaient pas récompensées par de prestigieux diplômes, un salaire élevé, du pouvoir sur les autres et un pouvoir de consommation, personne n’étudierait, il n’y aurait pas de raison d’étudier.
  • Il serait aussi impossible pour les ouvriers de vouloir faire tourner leur usine, de décider de ce qu’ils produisent. Tout ce qui intéresse les ouvriers c’est leurs salaires : ils veulent juste un salaire plus élevé que les autres, pour pouvoir acheter de plus grandes maisons, d’autres voitures et se payer de plus longues vacances.
  • Même si les étudiants, les ouvriers, les paysans voulaient peut-être quelque chose de différent, ils sont à l’évidence satisfaits de ce qu’ils font, car autrement ils ne le feraient pas.
  • Quoi qu’il en soit, ceux qui ne sont pas satisfaits peuvent librement exprimer leur mécontentement en consommant et en votant : ils n’ont pas à acheter ce dont ils ne veulent pas, et ils n’ont pas besoin de voter pour le candidat qu’ils n’aiment pas. Ils n’ont aucune autre façon de changer leur situation.
  • Même si certains ont essayé de changer leur situation d’une autre façon, il serait impossible qu’ils s’unissent ; ils ne feraient que se battre entre eux, parce que les ouvriers blancs sont racistes, les nationalistes noirs sont anti-blanc, les féministes sont contre tous les hommes, et les étudiants ont leurs propres problèmes particuliers.
  • Même s’ils s’unissaient, il serait évidemment impossible pour eux de détruire l’État, la police et le potentiel militaire d’une puissante société industrielle comme les État-Unis.

Les évènements

Des millions d’étudiants à travers le monde (à Tokyo, Turin, Belgrade, Berkeley, Berlin, Rome, Rio, Varsovie, New York, Paris) se battent pour pouvoir contrôler et décider des conditions sociales et matérielles dans lesquelles ils vivent. Ils ne sont arrêtés ni par le manque de désir, ni par le manque de talent ; ils sont arrêtés par les flics. Peut-être sont-ils inspirés par d’autres combattants qui s’organisent contre les flics : les cubains, les vietnamiens, etc.

Des étudiants à Turin et Paris, par exemple, ont occupé leurs universités et ont constitué des assemblées générales dans lesquelles tous les étudiants prenaient toutes les décisions. En d’autres termes, les étudiants ont commencé à gérer leurs universités. Mais ça n’était pas pour obtenir de meilleures notes : ils ont supprimé les examens. Et ça n’était pas non plus pour avoir des boulots mieux payés ou plus de privilèges : ils ont commencé à parler de l’abolition des privilèges et des boulots bien payés ; ils ont commencé à parler de mettre un terme à cette société dans laquelle ils doivent se vendre. Et à ce moment là, parfois pour la première fois de leur vie, ils ont commencé à apprendre.

À Paris, de jeunes ouvriers, inspirés par l’exemple des étudiants, ont occupé une usine aéronautique et ont séquestré le directeur. Les exemples se sont multipliés. D’autres ouvriers ont commencé à occuper leurs usines. Bien qu’ils ont dépendu toute leur vie de quelqu’un qui prenait les décisions à leur place, certains ouvriers ont monté des comités pour discuter de comment mener la grève à leur façon, et pas seulement à la façon des syndicats, laissant tous les ouvriers décider, et certains ont créé des commissions pour discuter de comment faire marcher les usines par eux-mêmes. Une idée qui paraît insensée en temps normal, car c’est absurde, c’est impossible, est soudain devenue possible, et suscita l’intérêt, l’ambition et la fascination. Les ouvriers commencèrent même à parler de produire des choses dont les gens avaient simplement besoin. Ces ouvriers savaient qu’il était « faux de croire que la population est contre la gratuité possible de tous les Services Publics, les paysans pour le circuit commercial farci d’intermédiaires, les smicards et autres mal payés contents de leur sort et les « cadres » fiers de leurs privilèges » [1]. Des ouvriers de l’électronique distribuèrent gratuitement du matériel aux manifestants pour qu’ils se protègent de la police ; des paysans livrèrent gratuitement de la nourriture aux ouvriers en grève, et des ouvriers de l’armement parlèrent de distribuer des armes à tous les travailleurs, afin qu’ils puissent se protéger de l’armée et de la police.

Bien que, toute leur existence, on leur a bourré le crane de propagande mercantile sur la « satisfaction » de posséder leurs voitures, leurs maisons et autres objets reçus en échange de leur énergie vitale, les ouvriers ont exprimé leur « satisfaction » à travers une grève générale qui paralysa toute l’industrie française pendant plus d’un mois. Après avoir été entraînés toute leur vie à « respecter la loi et l’ordre », ils ont enfreint toutes les lois en occupant des usines qui ne leur « appartenaient » pas, parce que, ils ne tardèrent pas à l’apprendre, les flics sont là pour veiller à ce que les usines continuent d’« appartenir » aux propriétaires capitalistes. Les ouvriers ont appris que « la loi et l’ordre » sont ce qui les empêche de mener leur propre activité productive, et que « la loi et l’ordre » sont ce qu’ils doivent détruire pour gérer leur propre société. Les flics se sont montrés aussitôt que les ouvriers ont commencé à agir sur la base de leur mécontentement. Les travailleurs savaient sans doute pendant tout ce temps que les flics n’étaient pas loin ; c’est peut-être la raison pour laquelle ils semblaient si « satisfaits ». Avec un flingue dans le dos, toute personne sensée est « satisfaite » de lever les mains en l’air.

Les ouvriers à Paris et ailleurs ont commencé à accepter l’invitation des étudiants à venir aux assemblées universitaires de Paris (à la Sorbonne, à Censier, à la Halle-aux-vins, les Beaux Arts, etc.) pour parler de l’abolition des relations mercantiles et pour transformer les usines en services dirigés par ceux qui produisent et ceux qui utilisent les produits. Les ouvriers ont commencé à s’exprimer. C’est à ce moment là que les patrons et leurs administrateurs ont lancé la menace de la guerre civile, et un énorme appareil policier et militaire fut déployé pour rendre la menace plus réelle. Avec ce grossier étalage des « forces de la loi et de l’ordre », le roi s’est retrouvé nu : la dictature répressive de la classe capitaliste était visible par tous. Peu importe les illusions que les gens avaient pu se faire au sujet de leur « droit de consommateur » ou « droit de vote », peu importe les fantasmes qu’ils avaient pu avoir sur la transformation de la société capitaliste par la consommation et le vote, ils les avaient perdus. Ils savaient que leur « droit de consommateur » et leur « droit de vote » n’étaient que servilité et complaisance face à de grandes violences. La révolte des étudiants et la grève générale en France (comme la révolte noire aux États-Unis, comme la lutte anti-impérialiste sur trois continents) a simplement forcé la violence latente à s’exposer : cela a permis de prendre la mesure de l’ennemi.

Face à la violence de l’État capitaliste, les étudiants, les travailleurs français et étrangers, les paysans, ceux qui sont bien payés et ceux qui sont mal payés, ont appris à qui ils avaient rendu service en se fliquant, en se craignant et en se détestant les uns les autres. Face à la violence nue de l’oppresseur commun, les divisions entre opprimés ont disparues : les étudiants ont cessé de se battre pour avoir des privilèges par rapport aux ouvriers, et ils ont rejoint les travailleurs ; les travailleurs français ont cessé de se battre pour avoir des privilèges par rapport aux travailleurs étrangers, et se sont joints aux ouvriers étrangers, les paysans ont cessé de se battre pour une dispense spéciale, et se sont joints à la lutte des ouvriers et des étudiants. Ensemble, ils ont commencé à se battre contre un seul système qui oppresse et divise les étudiants des travailleurs, les travailleurs qualifiés de ceux non qualifiés, les ouvriers français des espagnols, les ouvriers noirs des blancs, les travailleurs « indigènes » des travailleurs « autochtones », les paysans colonisés de toute la population « métropolitaine ».

La lutte en France n’a pas détruit le pouvoir politique et militaire de la société capitaliste. Mais la lutte n’a pas montré que c’était impossible :

  • Lors d’une manifestation à Paris, les étudiant savaient qu’ils ne pourraient pas se défendre contre une charge policière, mais certains d’entre eux ne se sont pas enfuis à la vue de la police ; ils ont commencé à monter une barricade. C’était ce que le Mouvement du 22 Mars a appelé « une action exemplaire » : un bon nombre d’étudiants ont fait preuve de courage, ne se sont pas enfuis devant la police et ont commencé à monter des barricades.
  • Les étudiants savaient qu’ils ne pourraient pas, par eux-mêmes, détruire l’État et ses appareils représentatifs. Cependant, ils ont occupé et commencé à gérer les universités, et dans la rue ils ont répondu aux lancers de gaz lacrymogènes par des lancers de pavés. C’était aussi une action exemplaire : des ouvriers dans certaines usines ont fait preuve de courage et ont occupé leurs usines, ils étaient prêts à les tenir contre leurs « propriétaires ».
  • Les premiers ouvriers à occuper leurs usines afin de les reprendre en main savaient qu’ils ne pouvaient pas détruire le pouvoir de la classe capitaliste tant que tous les travailleurs n’occupaient pas leurs usines et ne les défendaient pas en détruisant l’État et son pouvoir répressif. Pourtant ils ont occupé les usines. C’était aussi une action exemplaire, mais ces ouvriers n’ont pas réussi à donner l’exemple aux autres travailleurs : le gouvernement, la presse et les syndicats ont dit au reste de la population que les ouvriers qui occupaient faisaient seulement une grève pour obtenir de l’État et des patrons de plus hauts salaires et de meilleures conditions de travail.

Impossible ? Tout cela s’est passé en une période de deux semaines à la fin de mai. Les exemples étaient très contagieux. Quelqu’un croit-il vraiment que ceux qui produisent les armes, à savoir les travailleurs, ou même les flics et les soldats, qui sont aussi des travailleurs, sont immunisés ?

« Les bases scientifiques » du « bon sens »

Un « scientifique social » est quelqu’un qui est payé pour défendre les mythes de cette société. Son mécanisme de défense, en deux mots, fonctionne plus ou moins comme cela : il commence par supposer que la société de son temps est la seule forme de société possible ; il conclut alors que d’autres formes de société sont impossibles. Malheureusement, le « scientifique social » ne reconnaît que rarement ses partis pris, il prétend généralement ne pas en avoir. On peut dire qu’il ment ouvertement : généralement, il prend tellement ses hypothèses pour la réalité qu’il ne se rend même plus compte qu’il est en train de formuler des hypothèses.

Le « scientifique social » tient pour acquise une société dans laquelle il y a une « division du travail » très développée, ce qui inclut une séparation des tâches et une séparation (« spécialisation ») des gens. Les tâches comprennent les choses socialement utiles, telles que la production de nourriture, d’habits et de maisons, mais aussi les choses socialement inutiles telles que laver le cerveau, manipuler et tuer des gens. Tout d’abord, le « scientifique » définit tous ces travaux comme utiles, parce que sa société ne pourrait fonctionner sans. Ensuite, il reconnaît que ces travaux ne peuvent être réalisés que si une personne est affectée à vie à une tâche, en d’autres termes, que les tâches spécialisées soient réalisées par des gens spécialisés. Il ne le reconnaît pas pour tout. Par exemple, manger et dormir sont des activités nécessaires ; la société s’écroulerait si ces choses n’étaient pas réalisées. Mais pourtant, le « scientifique social » ne pense pas qu’une poignée de gens devrait manger pendant que les autres ne mangeraient pas, ou qu’une poignée de gens devrait dormir tandis que les autres ne dormiraient pas du tout. Il reconnaît le besoin de spécialisation seulement pour ces activités qui sont spécialisées dans sa société. Dans la société militaro-industrielle, quelques personnes ont tout le pouvoir politique, les autres n’en ont aucun ; une poignée de gens décide de ce qui est produit, et le reste le consomme ; une poignée de gens décide quel genre de maisons construire, et le reste vit dedans ; une poignée de gens décide de ce qu’on enseigne en classe, et le reste l’avale ; une poignée de gens crée et le reste est passif ; une poignée de gens joue son rôle, et le reste est spectateur. Bref, une poignée de gens a tout le pouvoir sur une activité particulière, et les autres n’ont aucun pouvoir dessus, bien qu’ils soient directement concernés. Et bien évidemment, ceux qui n’ont aucun pouvoir sur une activité particulière ne savent pas quoi faire d’un tel pouvoir : ils ne sauraient même pas apprendre à savoir que faire de celui-ci tant qu’ils en sont dépourvus. Grâce à cela, le « scientifique » en conclut que les gens n’ont ni la capacité ni le désir d’avoir un tel pouvoir, à savoir de contrôler et décider des conditions sociales et matérielles dans lesquelles ils vivent. Plus directement, le credo est que les gens n’ont pas un tel pouvoir dans cette société, et cette société est la seule forme de société ; donc les gens ne peuvent pas avoir ce pouvoir. En des termes encore plus simples : les gens ne peuvent pas avoir ce pouvoir parce qu’ils ne l’ont pas.

La logique n’est pas tellement enseignée dans les écoles américaines, et ce point de vue semble impressionnant lorsqu’il est accompagné par un gigantesque dispositif statistique et un design géométrique extrêmement compliqué. Si une personne critique veut insister pour dénoncer ce point de vue comme simpliste et circulaire, elle est contredite dès que le « scientifique » sort des chiffres calculés sur des ordinateurs inaccessibles au public, puis elle se décourage aussitôt que le « scientifique » commence à « communiquer » dans un langage complètement ésotérique qui intègre toutes ces logiques fallacieuses, mais qui n’est compréhensible que par ses collègues « scientifiques ».

Les conclusions mythologiques basées sur des affirmations mythologiques sont « prouvées » au moyen de statistiques et de graphiques ; la plupart des « sciences sociales appliquées » consistent à enseigner à des jeunes gens quel genre de « données » recueillir pour en tirer des conclusions, et la plupart des « théories » consistent à adapter ces données à des formules préétablies. Au moyen de nombreuses techniques, on peut, par exemple, « prouver » que les travailleurs préféreraient avoir de bons salaires plutôt qu’un boulot agréable et utile, que les gens « aiment » ce qu’il entendent à la radio ou regardent à la télévision, que les gens sont « membres » de l’un ou l’autre des cultes judéo-chrétiens, que presque tout le monde vote soit pour les Démocrates soit pour les Républicains. On enseigne aux étudiants une série de méthodes pour recueillir des données, une seconde série pour les classer, et une troisième série pour les présenter, et des « théories » pour les interpréter. Le contenu apologétique des « données » est dissimulé par sa sophistication statistique. Dans une société où manger dépend d’un salaire, et par conséquent, où réaliser « un travail utile » peut vouloir dire qu’on n’est pas payé, la préférence d’un travailleur pour un boulot bien payé plutôt qu’un boulot utile veut simplement dire qu’il préfère manger que de ne pas manger. Dans une société où les gens ne créent pas et ne contrôlent pas ce qu’ils entendent à la radio ou regardent à la télévision, ils n’ont pas d’autre choix que d’ « aimer » ce qu’ils entendent et regardent, ou bien d’éteindre ces satanées machines. Les gens qui savent que leurs amis les regarderaient bizarrement s’ils étaient athées préfèrent aller à l’église, et presque n’importe qui sachant qu’il est dans une société où il perdrait tous ses amis ainsi que son travail s’il était socialiste ou anarchiste, préfère évidemment être Démocrate ou Républicain. Ainsi, ce sont de telles « données » qui servent de bases pour le « scientifique social » à la conception des possibilités et impossibilités des gens, et même de leur « nature humaine ».

Les entretiens, sondages et démonstrations statistiques sur les appartenances religieuses, les comportements électoraux, les préférences de travail, réduisent les gens à des données monotones. Dans le contexte de cette « science », les gens sont des choses, ils sont des objets avec des qualités innombrables, et étonnamment, chacune de ces qualités finit par être utilisée par une de ces institutions de la société militaro-industrielle. Il arrive tellement souvent que les « goûts matériels » des gens soient « satisfaits » par les entreprises, que leurs « désirs physiques » soient « satisfaits » par les forces armées, que leurs « tendances spirituelles » soient « satisfaites » par les cultes, et que leurs « préférences politiques » soient « satisfaites » par le parti Républicain ou Démocrate. En d’autres termes, le complexe militaro-industriel américain correspond tout à fait aux gens.

Tout est mis sous forme de tableau, sauf le fait que la personne qui travaille est utilisée comme un outil, qu’elle vend son temps de vie et sa capacité créative en échange d’objets, qu’elle ne décide pas de ce qu’elle fabrique, ni pour qui, ni pour quoi.

Le « scientifique social » déclare être empirique et objectif ; il déclare ne pas émettre de jugements de valeur. Pourtant, en réduisant une personne en un fatras de goûts, désirs et préférences qui le réduisent dans la société capitaliste, le « scientifique objectif » déclare de façon curieuse que ce fatras est ce qui définit le travailleur ; et il émet un magnifique jugement de valeur en disant que le travailleur ne peut pas être autre chose que ce qu’il est dans la société capitaliste. Selon les « lois du comportement humain » de sa « science », la solidarité des étudiants envers les ouvriers, l’occupation des usines par les ouvriers, le désir des ouvriers de faire marcher leur propre production, distribution et coordination, sont impossibles. Pourquoi ? Parce que ces choses sont impossibles dans une société capitaliste, et pour ces « scientifiques » qui n’émettent pas de jugements de valeur, les sociétés actuelles sont les seules possibles, et la société militaro-industrielle est la meilleure de toutes les sociétés possibles.

Selon les jugements de valeur de ces experts (qui « n’émettent pas de jugements de valeur »), tout le monde, dans la société américaine, doit bien être satisfait. Pour ces « scientifiques » sans valeurs, l’insatisfaction est un « jugement de valeur » venu de l’étranger, car comment tout le monde ne serait-il pas satisfait dans le meilleur des mondes possibles ? Une personne doit avoir des « idées étrangères » si elle ne reconnaît pas que c’est le meilleur des mondes possibles ; elle doit être déséquilibrée si elle n’en est pas satisfaite ; elle doit être dangereuse si elle veut agir suite à son mécontentement ; et elle doit être renvoyée de son travail, affamée si possible, et tuée si c’est nécessaire, pour la satisfaction constante de l’expert.

Pour le scientifique social américain, la « nature humaine » correspond à ce que les gens font dans l’Amérique militaro-industrielle : quelques-uns prennent des décisions et le reste obéit ; certains réfléchissent et d’autres font ; certains achètent la main d’œuvre des autres et le reste vend sa propre force, quelques-uns investissent et le reste consomme ; certains sont sadiques et d’autres masochistes ; certains ont envie de tuer et d’autres de mourir. Le « scientifique » fait passer tout ça pour des « échanges », de la « réciprocité », une « division du travail » dans laquelle les gens sont répartis par fonctions. Pour le « scientifique social » c’est tellement naturel qu’il pense qu’il n’émet aucun jugement de valeur lorsqu’il considère tout cela comme allant de soi. Les grandes compagnies et les forces armées le subventionnent même pour montrer qu’il en a toujours été ainsi : des subventions pour démontrer que cette « nature humaine » se situe aux débuts de l’histoire et dans les profondeurs de l’inconscient. (Les psychologues américains, surtout « comportementalistes », apportent une « contribution » ambiguë en démontrant que les animaux ont aussi une « nature humaine », ils mènent des rats enragés à des situations similaires à une guerre que les psychologues planifient, et ensuite ils montrent que les rats ont aussi en eux le désir de tuer, qu’ils ont aussi des tendances masochistes, etc.).

Compte tenu de cette conception de la « nature humaine », la force du système militaro-industriel ne repose pas sur la violence potentielle de son armée et de sa police, mais sur le fait que le système militaro-industriel est en adéquation avec la nature humaine.

Dans les termes que le « scientifique social » américain tient pour acquis, lorsque des étudiants et des ouvriers en France ont commencé à se battre pour mettre fin à la « réciprocité », « l’échange », et la division du travail, ils ne se battaient pas contre la police capitaliste, mais contre la « nature humaine ». Et comme cela est bien entendu impossible, les événements qui ont eu lieu en mai 68 n’ont pas eu lieu.

Le “bon sens” explose

On ne peut pas répondre à la question « qu’est-ce qui est possible ? » dans ces termes. Le fait que la « nature humaine » soit hiérarchique dans une société hiérarchique ne veut pas dire qu’une division hiérarchique en diverses activités est nécessaire à la vie sociale.

Ce ne sont pas les institutions capitalistes qui satisfont les besoins humains. Ce sont les travailleurs de la société capitaliste qui se façonnent eux-mêmes pour rentrer dans le moule des institutions de la société capitaliste.

Lorsque des gens achètent de la main d’œuvre et que d’autres la revendent, chacun se bat pour se vendre au meilleur prix, chacun se bat pour convaincre l’acheteur et lui-même que la personne suivante est inutile.

Dans une telle société, les étudiants qui se préparent à se vendre en tant que cadres bien payés et manipulateurs, doivent dire à leurs acheteurs et à eux-mêmes qu’en tant qu’universitaires, ils sont supérieurs aux travailleurs manuels qui ne sont pas allés à l’université.

Dans une telle société, les travailleurs WASP (protestant blanc Anglo-Saxon) qui se vendent pour des boulots mieux payés et plus faciles, se répètent frénétiquement à eux-mêmes et à leurs acheteurs qu’ils sont meilleurs, qu’ils travaillent plus dur, et sont plus méritants que les étrangers, les catholiques, les juifs, les porto-ricains, les mexicains et les noirs ; les universitaires noirs se disent qu’ils sont meilleurs que les travailleurs manuels noirs ; tous les blancs se disent qu’ils sont meilleurs que tous les noirs ; et tous les américains se disent qu’ils sont meilleurs que les sud-américains, les asiatiques ou les africains. Comme les WASP réussissent systématiquement à se vendre au meilleur prix, tous ceux qui sont en-dessous essaient de devenir le plus WASP possible (les WASP se trouvent être la classe dominante traditionnelle. Si les nains obtenaient systématiquement le meilleur prix, tout le monde essayerait d’être nain).

Afin de conserver ses privilèges relatifs, chaque groupe essaie d’empêcher les groupes d’en dessous de faire bouger la structure.

Ainsi, en temps de « paix », le système est largement basé sur l’auto-répression : les colonisés répriment les colonisés, les noirs répriment les noirs, les blancs se répriment eux-mêmes, ainsi que les noirs et les colonisés. Ainsi, la population active se réprime elle-même, « la loi et l’ordre » sont maintenus, et la classe dirigeante s’épargne des dépenses supplémentaires dans les appareils répressifs.

Pour le « scientifique social » et le propagandiste professionnel, cette « division du travail » est aussi naturelle que la « nature humaine » elle-même. L’unité parmi les différents « groupes d’intérêts » est aussi inconcevable pour le « scientifique social » que la révolution.

Pendant qu’il soutient, comme « scientifiquement prouvé », que les différents groupes ne peuvent pas s’unir dans une lutte anti-capitaliste, l’expert fait tout ce qu’il peut pour empêcher une telle unité, et ses collègues créent des armes juste au cas où les gens s’unissent contre le système capitaliste.

Parce que parfois toute la structure se fissure.

Le même expert qui définit le système capitaliste comme adéquat à la « nature humaine », aux goûts des gens, à leurs volontés et désirs, construit l’arsenal de mythes et d’armes avec lesquels le système se défend. Mais contre quoi le système se défend ? La nature humaine ? S’il doit se battre contre la nature humaine pour survivre, alors, selon les propres mots de l’expert, le système est profondément contre-nature.

Donc, tandis que des experts décrètent que la rébellion en France est impossible car contre-nature, leurs collègues experts concoctent des gaz incapacitants pour que les flics puissent étouffer de telles rébellions impossibles. PARCE QUE TOUT EST POSSIBLE.

Anything Can Happen, paru en septembre 1968 dans le premier numéro de Black and Red. En français dans Anthologie de textes courts, Fredy Perlman, Ravage Editions.]

Ravage Editions, 2015.


[1Mouvement du 22 mars, Ce n’est qu’un début, Continuons le combat, Paris : Maspero, 1968.