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Ret Marut/B. Traven : L’homme de l’ombre était homme de lumière

jeudi 10 novembre 2016

Depuis Shakespeare, Sade et Lautréamont, les écrivains sans visage exercent un pouvoir de fascination presque incoercible. Dans le cas de Marut/Traven, cette absence a d’abord engendré une multiplicité de portraits imaginaires. Mais c’est l’énigme d’une identité tenue secrète pendant les longues années d’un succès croissant qui a ravagé le monde journalistico-littéraire, que par ailleurs l’auteur avait en bien piètre estime.


La chasse au Traven commence peu après la publication en 1925, dans la revue allemande progressiste Vorwärts (« En avant »), d’une nouvelle et de son roman Die Baumwollpflücker (« Les Cueilleurs de coton ») en feuilleton. Et elle ne s’arrêtera pas à sa mort survenue le 26 mars 1969 à Mexico. Entre-temps, les hypothèses les plus fantaisistes ont défrayé le petit monde des détectives amateurs, souvent relayés par le romancier lui-même qui n’hésitait pas à en rajouter.

L’histoire écrite de l’humanité s’ancre dans le sang – l’épopée de Gilgamesh nous poindra encore longtemps –, puis mythes et légendes se repaissent de fantasmes. À cet égard, l’itinéraire qui mène du publiciste révolutionnaire Ret Marut à l’écrivain indigéniste B. Traven est d’une singulière exemplarité, qui traverse les soubresauts du XXe siècle de si triste mémoire et qui a rué dans un XXIe peu engageant.

Au vrai, B. Traven n’est pas un écrivain absolument inconnu en France où, dès les années trente, Charles Burghard commença de traduire de l’allemand pour Flammarion ses romans Rosa Blanca et Le Vaisseau fantôme, que Philippe Jaccottet se chargea d’adapter vingt ans plus tard (Le Vaisseau des morts, Calmann-Lévy, 1954). De récentes rééditions de ses titres, à partir des années 1980, ont même donné lieu à quelque vague présentation ou article de la presse dite littéraire. Mais en dépit d’une œuvre qui a été largement portée à l’écran – le film le plus connu étant Le Trésor de la Sierra Madre, réalisé par John Huston en 1948 – et des dizaines d’enquêtes, des innombrables articles, des études qui lui ont été consacrées et des bibliographies qui ont tenté de cerner son auteur, en allemand, en anglais, en espagnol, etc., une sorte d’ostracisme persiste dans ce pays qualifié jadis de « mère des arts, des armes et des lois » !…

On peut affirmer, sans crainte d’être sérieusement démenti, que la politique éditoriale hexagonale ne se préoccupe pas trop des chefs-d’œuvre écrits dans d’autres patois que celui d’oïl. Sauf à nous envahir de best-sellers étrangers, publiés à coups de subventions étatiques, autrement dit, en bon français, grâce au pognon des contribuables et à la sueur des traducteurs. C’est pourquoi le lecteur se voit convié au plaisir très mitigé de feuilleter des « traductions » des « œuvres » aussi originales de Barbara Cartland plutôt que celles de Leopardi ou, plus près de nous, d’Augusto Monterroso. O mânes de La Houssaye, de Nerval et de Baudelaire !

On ne saurait d’autre part trop s’étonner qu’en dehors des périodes d’intense agitation sociale tout soit fait pour abandonner aux oubliettes les auteurs un peu trop difficiles à récupérer. S’imagine-t-on qu’un demi-siècle après sa mort les essais et articles de George Orwell n’avaient fait l’objet que de publications quasi confidentielles (lacune désormais comblée grâce aux Editions Ivrea) ?

Philippe Soupault n’hésitait pas à voir Isidore Ducasse assis devant son piano, les cheveux à la mélodie, exécutant une dernière fois le concerto pour lui-même. Une imagination moins débridée nous aidera à voir le romancier du Pont dans la jungle ou du « Docteur des bandits » comme un homme qui a passé une grande partie de sa vie « à égarer les soupçons » – pour mieux enfoncer les preuves comme autant de clous. Le premier, Rolf Recknagel (B. Traven. Beiträge zur Biographie, Leipzig, 1966 et 1971 ; Berlin, 1977 ; Leipzig, 1982 ; Francfort, 1983), a identifié sans conteste B. Traven à Ret Marut. Plus récemment, la somme de Karl S. Guthke (B. Traven. Biographie eines Rätsels, Francfort, Olten, Vienne, 1987), si elle n’a pu totalement élucider le mystère de ses origines, lève de grands pans du voile que l’aventurier écrivain avait pudiquement - et prudemment - jeté sur sa vie.

Alors ? Bruno ? Berick ? Belzébuth ? Irritante initiale, ce B. On peut lire, dans ces Communiqués de BT que Traven lui-même faisait publier en Suisse, par son ami Josef Wieder dans les années 1950 (sous le prétexte de combattre les légendes qui s’accumulaient, mais tout en tissant une toile à prendre les mouches), cette précision : « Le prénom de l’auteur.- Plusieurs éditions en langue étrangère, et même des articles de journaux ont changé, pour des raisons qui nous restent incompréhensibles, le prénom de l’auteur en “Ben”, “Beno”, “Bruno” ou “Bernard”. Traven ne s’appelle ni Ben, ni Beno, Bruno ou Bernard, et désire n’employer pour prénom que la simple lettre “B.”. » (BT-Mitteilungen, n° 1, janvier 1951).

En 1926, dans une lettre à la Guilde Gutenberg accompagnant le manuscrit du Totenschiff (Le Vaisseau des morts), il déclarait : « Celui qui postule un emploi de veilleur de nuit ou d’allumeur de réverbères se voit demander un curriculum vitæ à transmettre dans un certain délai. Mais d’un travailleur qui crée des œuvres intellectuelles, on ne devrait jamais l’exiger. C’est impoli. On l’incite à mentir. Surtout s’il croit, pour des raisons bonnes ou mauvaises, que sa vie véritable pourrait décevoir les autres. Cela ne vaut certes pas pour moi. Ma vie personnelle ne décevrait pas. Mais elle ne regarde que moi et je tiens à ce qu’il en soit ainsi. Non par égoïsme. Mais parce que je désire être mon propre juge en ce qui concerne mes affaires personnelles. J’aimerais le dire très clairement. La biographie d’un créateur n’a pas la moindre importance. Si on ne reconnaît pas l’homme à ses œuvres, de deux choses l’une : soit c’est l’homme qui ne vaut rien, soit ce sont ses ouvrages. C’est pourquoi l’homme créateur ne devrait pas avoir d’autre biographie que ses œuvres. C’est dans ses œuvres qu’il expose à la critique sa personnalité et sa vie. »

Or, dès avant, on trouve sous sa plume des paradoxes de ce genre : « L’homme célèbre.- La célébrité de quelqu’un, quel qu’il soit, a pour base une brutale transgression de la raison. Car gloire et célébrité ne sont rien de plus qu’être reconnu par la majorité. Et selon l’expression d’un des plus grands philosophes, la majorité a constamment tort » (in Frankfurter Zeitung, 18 mai 1913).

Et pour introduire enfin quelques éléments de cette aventureuse, curieuse et lacunaire biographie, reprenons ici des citations utilisées comme épigraphes par Guthke : « Life is worth more than any book one can write » (Hal Croves, un des pseudonymes de Traven) ; « Ese lugar común de que “lo más interesante de su obra, es su propia vida”, a nadie se le puede aplicar más justamente que a B. Traven » (Luis Spota, journaliste mexicain qui parvint à débusquer l’écrivain en 1948).

  • 1882.– Naissance le 25 février à San Francisco de Ret Marut, fils de William Marut et de Helene, née Ottarrent (selon ses propres dires aux autorités de résidence de Düsseldorf et de Munich).
  • 1890.– Naissance le 5 mars à Chicago de Traven Torsvan, fils de Burton Torsvan et Dorothy, née Croves (selon des notes biographiques qu’il fit circuler à partir des années 1940).
  • 1907.– Ret Marut est engagé comme acteur au théâtre municipal d’Essen pour la saison 1907-1908.
  • 1908.– Régisseur et « jeune premier » à Suhl et Ohrdruf, en Thuringe. Membre de la troupe Hansen Eng.
  • 1909.– Acteur au théâtre municipal de Crimmitschau, dans le département de Chemnitz, où Marut rencontre Elfriede Zielke. Séjour à Berlin.
  • 1910-1911.– Avec Elfriede Zielke, Marut fait partie de la troupe de Berlin « Neue Bühne », troupe itinérante qui se produit cette saison dans de petites salles de Poméranie, de Prusse orientale et occidentale, de Posnanie et de Silésie.
  • 1912.– Pour les trois saisons qui courent jusqu’en 1915, Marut travaille au théâtre de Düsseldorf qui a acquis une grande renommée sous la direction de Louise Dumont-Lindemann et Gustav Lindemann. Il y rédige le journal du théâtre, Masken, et est rédacteur auprès de l’École d’art dramatique. Premières publications dans les journaux où il signe Ret Marut ou Artum.
  • 1914.– Séparation d’avec Elfriede Zielke.
  • 1915.– Marut quitte la troupe et Düsseldorf. Le 11 novembre, il est à Munich, où il se fait enregistrer comme Américain, étudiant en philosophie. Le 24, c’est au tour d’Irene Mermet, ancienne étudiante de l’École d’art dramatique de Düsseldorf qui deviendra sa collaboratrice.
  • 1916.– Publication, sous le nom de Richard Maurhut, de la nouvelle An das Fraülein von S… aux Editions I. Mermet, Munich.
  • 1917.– Parution du premier numéro de Der Ziegelbrenner, daté du 1er septembre ; « responsable de publication, de rédaction et pour le contenu : Ret Marut, Munich. Edition : “Der Ziegelbrenner”, Munich 23 ».
  • 1918.– Proclamation le 7 novembre de la République de Bavière. À la mi-décembre, Marut diffuse « La Révolution mondiale commence » et organise deux conférences sur le sujet.
  • 1919.– Après l’assassinat, le 21 février, de Kurt Eisner, Marut est nommé au département de la presse du conseil central. Le 7 avril est proclamée la République des conseils de Bavière. Marut est directeur du département de la presse et porte-parole de la « commission préparatoire pour la constitution du tribunal révolutionnaire » ; il fait partie du comité de propagande du gouvernement des conseils. Le 1er mai, les gardes blancs entrent dans Munich. Répression générale. Arrestation de Marut, qui parvient à s’échapper. Il est inscrit le 23 mai sur la liste des personnes recherchées par la police de Bavière pour haute trahison. Séjour à Berlin.
  • 1920.– Marut et Irene Mermet séjournent dans la région de Cologne. Ils ont noué des contacts avec le cercle intellectuel qui gravite autour du couple d’écrivains Carl Oskar et Käthe Jatho et les artistes groupés autour du peintre Franz W. Seiwert (1894-1933). Der Ziegelbrenner continue à paraître avec la mention « Édition du Ziegelbrenner en Allemagne ».
  • 1921.– En décembre, dernier numéro du Ziegelbrenner.
  • 1923.– En été, Marut quitte le continent. En août, il est à Londres. Le 30 novembre, il est arrêté pour avoir contrevenu à la loi sur la déclaration obligatoire des étrangers et enfermé à Brixton. Les procès verbaux indiquent qu’il s’est déclaré sous les noms d’Otto Feige, Albert Otto Max Wienecke, Adolf Rudolf Feige, Barker et Arnolds.
  • 1924.– Marut est relâché le 15 février. En mars, il demande à l’ambassade américaine son enregistrement comme citoyen des Etats-Unis d’Amérique, qui lui est refusé. Il s’embauche le 23 avril comme soutier sur le navire danois Hegre ; deux jours plus tard le Hegre appareille pour Ténériffe. Marut n’est pas à bord. Au cours de l’été, Marut débarque sur la côte mexicaine. On lit dans son journal, à la date du 28 juillet : « The Bavarian of Munich is dead. » Il loue un pavillon en bois à 50 km au nord de Tampico, où il vivra et travaillera fréquemment jusqu’en 1931.
  • 1925.– En février paraît un récit signé B. Traven dans le Vorwärts, puis son roman Die Baumwollpflücker y sort en feuilleton du 22 juin au 16 juillet (22 livraisons). Le 15 septembre, Ernst Preczang, lecteur à la Guilde Gutenberg, fondée en 1924, accepte la publication du roman et s’informe d’autres manuscrits. Le 19 octobre, il confirme que Das Totenschiff y sera publié.
  • 1926.– Traven participe comme photographe, sous le nom de Torsvan – qu’il portera désormais au Mexique – à l’expédition de l’archéologue Juan Enrique Palacios au Chiapas : c’est une équipe de 30 personnes qui se met en route le 21 mai. Traven les quittera à la fin de juin à San Cristóbal pour s’enfoncer seul dans le pays jusqu’à la fin d’août. Das Totenschiff est le premier livre de Traven à paraître à la Guilde Gutenberg en avril ; un peu plus tard sera publié Der Wobbly, version augmentée de Die Baumwollpflücke
  • . Le 8 août, Traven propose à la Guilde le manuscrit de Der Schatz der Sierra Madre (Le Trésor de la Sierra Madre), qui est accepté.
  • 1927.– Publication de Der Schatz der Sierra Madre, puis de Die Brücke im Dschungel (Le Pont dans la jungle). Traven suit, à la Universidad Nacional de Mexico, les cours d’été de langue, de civilisation et d’histoire mexicaines. Séjour au Chiapas.
  • 1928.– Voyage au Chiapas de janvier à juin : visite des tribus des Lacandons à la frontière guatémaltèque et aux ruines mayas de Chichen Itza. Cours de l’université d’été sur la littérature latino-américaine et l’histoire de la civilisation mexicaine. Édition à la Guilde de son volume de nouvelles Der Busch et de sa relation de voyage Land des Frühlings, illustrée de ses photos.
  • 1929.– La Guilde publie Die Brücke im Dschungel et Die weiβe Rose (Rosa Blanca). Il continue à suivre les cours de l’université d’été, et repart de la mi-décembre à mars 1930 dans les régions inexplorées du Chiapas.
  • 1930.– Traven obtient le 12 juillet un permis de séjour délivré au nom de Traven Torsvan, américain, ingénieur. Il s’installe dans une petite maison sur les terres de Parque Cachú près d’Acapulco, où la Mexicaine María de la Luz Martínez fait de l’arboriculture et tient une auberge. À la fin de l’année, Traven retourne au Chiapas.
  • 1931.– Publication à la Guilde Gutenberg des deux premiers romans du « cycle de la caoba », Der Karren (La Charrette) et Regierung. Le bulletin de la Guilde annonce en juin que déjà 100 000 exemplaires se sont vendus du Totenschiff. Traven résilie son « bungalow » à Tampico et revient en octobre au Chiapas.
  • 1932.– La revue a bis z, à laquelle Franz W. Seiwert et Heinrich Hoerle ont pris une part importante, offre en mai aux « amis de Traven » des exemplaires invendus du Ziegelbrenner.
  • 1933.– Le 2 mai, l’immeuble de la Guilde Gutenberg à Berlin est occupé par les SA et l’édition passe aux mains des nazis. Traven lui retire tous ses droits pour les transférer à la filiale de Zurich, dont le collaborateur suisse Josef Wieder devient le représentant de Traven. Il y publie Der Marsch ins Reich der Caoba.
  • 1934.– The Death Ship paraît chez Alfred A. Knopf à New York et chez Chatto & Windus à Londres.
  • 1935.– Publication de Die Troza et Die Rebellion der Gehenkten (La Révolte des pendus). Le cahier d’avril du bulletin de la Guilde est dédié au jubilé « 10 ans de Traven ».
  • 1939-1940.– Traven se sépare de la Guilde, dont Josef Wieder quitte la direction. Son dernier livre est publié en suédois (Djungelgeneralen, chez Holmström) avant d’être édité par l’exilé Albert de Lange à Amsterdam : Ein General kommt aus dem Dschungel.
  • 1941.– Une représentation dramatique de La Rebelión de los colgados obtient un grand succès à Moralia, dans le Michoacán. Esperanza López Mateos traduit en espagnol Die Brücke im Dschungel qui est édité au Mexique. Dans les années qui suivent, elle traduira sept autres livres de Traven et obtient le copyright de ses livres. La Warner Brothers acquiert les droits de Der Schatz der Sierra Madre.
  • 1942.– Traven se fait délivrer une carte d’identité au nom de Traven Torsvan.
  • 1944.– Le nom de Hal Croves que Traven utilisera par la suite pour passer pour son propre imprésario fait son apparition dans une lettre à Esperanza López Mateos datée du 29 septembre.
  • 1945.- Traven publie dans le numéro de novembre-décembre de la revue Estudios sociales éditée à Mexico, un article intitulé « La Troisième Guerre mondiale ».
  • 1946.– John Huston rencontre Hal Croves à Mexico et Acapulco pour parler du film.
  • 1947.– Le tournage de The Treasure of the Sierra Madre commence au printemps à Tampico. Hal Croves y participe activement en tant que représentant de l’auteur du roman, mais se défend d’être B. Traven.
  • 1948.– Le film sort, obtient d’enthousiastes critiques ainsi que trois oscars. En juillet, le journaliste mexicain Luis Spota dépiste Traven à Acapulco. Le 7 août, le journal Mañana révèle en gros titre que l’aubergiste Berick Traven Torsvan est le fameux B. Traven. Torsvan fait publier plusieurs démentis. Preczang envoie à Traven une lettre d’Irene Zielke où elle affirme qu’il est son père et qu’il n’est autre que Ret Marut. Dans sa réponse, Traven nie être Marut.
  • 1950.– Macario est publié à la Guilde de Zurich.
  • 1951.– Fin janvier paraît le premier numéro des BT-Mitteilungen, bulletin polycopié d’information – ou de désinformation – sur Traven, dont s’occupe Josef Wieder et qui est adressé aux agences littéraires. Le 3 septembre, Traven obtient la nationalité mexicaine. Esperanza López Mateos se suicide.
  • 1952.– Rosa Elena Luján devient la collaboratrice de Traven.
  • 1954 .– On tourne au Mexique La rebelión de los colgados, scénario de Hal Croves, qui participe au tournage en tant que représentant de B. Traven. Le film est projeté en avant-première le 28 août à la Biennale de Venise.
  • À la fin de l’été, voyage avec Rosa Elena Luján en Europe (Anvers, Venise, Paris, Amsterdam).
  • 1956.– Le copyright de Traven passe à Rosa Elena Luján.
  • 1957.– Le 16 mai, Rosa Elena Luján et Hal Croves se marient à San Antonio, au Texas. Traven se transfère d’Acapulco à Mexico. C’est là, au 353 de la rue Durango, qu’est situé le siège de la Literary Agency R. E. Luján, qui gère les droits de Traven. Rosa Elena Luján se charge de traduire en espagnol les années suivantes ses autres œuvres, dont elle rassemble aussi deux recueils de nouvelles.
  • 1959.– Macario, scénario de Hal Croves, est tourné au Mexique. Le 14 septembre, Traven se fait opérer à Berlin pour des problèmes de surdité. Le 1er octobre, on joue à Hambourg, au City Theater, en présence de M. et Mme Hal Croves, le film Das Totenschiff, coproduction de la Ufa et des Producciones José Kohn, mise en scène de Georg Tressler, scénario de Hans Jacoby.
  • 1960.– Aslan Norval est publié chez Desch. Le dernier numéro des BT-Mitteilungen paraît en avril. Josef Wieder meurt. C’est Theo Pinkus, à Zurich, qui représentera Traven pour les pays de langue allemande et les pays dits socialistes.
  • 1961.– Tournage de Die weiβe Rose (scénario Philip Stevenson).
  • 1963.– Gerd Heidemann cherche les traces de Traven au Mexique pour la revue Stern. Déménagement en septembre dans la maison du 61 de la rue Mississippi.
  • 1969.– Traven s’éteint le 26 mars vers 18 heures. Selon ses dernières volontés, ses cendres sont dispersées au Chiapas. Deux jours plus tard, sa veuve communique à la presse que son mari était bien l’acteur, l’écrivain et le révolutionnaire allemand Ret Marut.

On ne sait trop ce qu’on pourrait ajouter à une vie si pleinement accomplie, qui a su conserver dans tous ses aspects ce « sens de l’humain » proclamé dans sa jeunesse. Car il s’agit d’abord d’un homme honnête, fidèle à ses idéaux de liberté absolue ; et c’est le sens de son engagement en faveur des peuples indiens, oubliés, du Mexique, engagement par lequel il renoue avec cette part prolétarienne désormais vaincue en Europe.

En dehors des motifs légitimes que Marut/Traven avait de rester physiquement masqué, c’est délibérément qu’il brouille les pistes en recourant à autant de pseudonymes. Néanmoins, ce pseudonymat en quelque sorte professionnel lui sert à se dévoiler dans son œuvre, contre tous les vedettariats qui mènent à la trahison. Car dès son époque, il semblait incroyable d’écrire avec tant de succès en refusant de se montrer. Aux yeux d’un public en effet prêt à se piétiner pour passer au micro ou devant l’objectif, quiconque ne veut pas paraître est aussitôt traité en suspect. Par définition - spectaculaire, pourrait-on dire.

Pierre Afuzi.

[Extrait d’À contretemps, n° 22, janvier 2006.]