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« O gentilshommes, la vie est courte, si nous vivons, nous vivons pour marcher sur la tête des rois. »

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Quelques considérations

mercredi 27 avril 2016

[1] Il est admis que les conditions de vie ne peuvent s’améliorer. Voir qu’elles ne pourront que s’aggraver. Un monde de survie à arpenter ou à léguer. La crise comme un sésame pour nous résigner facilement. La refonte du mode de production, et le bouleversement des rapports de forces entre capitalistes, sont les vrais enjeux de cette période. Pour l’instant les capitalistes s’en sortent bien, très bien, les autres triment. Et en dernier ressort, le capitalisme prépare la guerre.

[2] Parmi l’ambivalence de l’ambiance sociale actuelle, certaines « motivations » sont fermement contradictoires, même si ces antagonismes ne se révèlent pas encore. Si le besoin de desserrer la tenaille ou l’étau de la crise sociale et de la fermeté de l’État, l’envie de bordel social, le fantasme d’un mai 68, nous font sortir nombreux dans la rue… Une autre composante se retrouve aussi. La recomposition de la gauche est un enjeu sous-jacent de ce qui se passe en ce moment. Grand moment de déculpabilisation pour ceux qui voudraient croire, et nous faire croire, que tout ça n’est que la faute à Valls. Chacun avance ses pions. Minutieusement, car c’est un jeu et une période très sensible. Partis, militants, gauchistes restent à l’affût pour dépecer le moindre mouvement social, et les émergences citoyennes ne sont que leur pendant, leur appendice. Nul doute qu’à un moment, la perspective de 2017 noiera tout le débat. Sachons apprendre, et déjouer le plus possible, les pièges de la politique.

[3] De cette crise de représentativité, nous ne saurions qu’en dire de plus. Mis à part le sourire que nous procure la froide panique de ceux qui, sans représentativité à gagner ou à préserver, se retrouveraient sans raison même d’exister.
Si le refus et la critique de la revendication renvoyaient encore il y a peu au confinement de la critique radicale et extrémiste, elles semblent dorénavant admises comme un lieu commun de mobilisation. Très bien. Rien n’est jamais acquis, mais que fait-on à partir de ce constat ?

[4] Il semble difficile d’appréhender ce qui se passe en ce moment. Ce qui a priori est une bonne nouvelle. Les mobilisations se succèdent, mais ne refluent pas. Pourtant, la lutte ne trouve pas de point d’ancrage, ne se restitue pas dans le quotidien. Les occupations de place remplissent le vide. Et rendent sûrement autant perplexe les organisateurs, ceux qui y passent que ceux qui tentent d’arrêter tout ça. Pour ces derniers, l’essoufflement escompté n’est jamais assez significatif pour siffler la fin. Et chaque journée de manifestations, redonnent à ceux qui y participent l’envie d’en découdre.

[5] Les seules assemblées qui subsistent aux mobilisations, sont celles des places. Il n’y a pas de grève qui s’est fixée, faisant point d’ancrage ou de ralliement et faire mouvement. Pas même dans les facs, donc pas d’occupation qui permettraient d’utiliser bâtiment, matériels pour inventer la lutte, pas d’espace où se libère la parole, peut être un peu cathartique, mais pour mieux se transformer dans la rue.
Pourtant, la question n’est pas de savoir s’il s’est dit « des choses bien » dans l’assemblée, ou pas. Ou dans quelle proportion, dans quel degré. On en viendrait à développer une échelle de richter des propos tenus en assemblée. La question est de savoir ce qu’une assemblée rassemble, ce qu’elle représente, dans le sens de ce qu’elle matérialise. Et surtout de ce qu’elle impulse. Il semble difficile de définir rapidement ceux qui sont rassemblés à République. Ce n’est sûrement pas les mêmes personnes chaque soir. Donnant un sentiment à l’assemblée de moment théâtralisé se répétant, à chaque fois, pour une nouvelle audience. L’activité, de l’AG, se justifiant tant que l’audimat perdure. On ne voit pas ce que peut impulser la nuit debout. Quoi de plus qu’une agora sans objectif ? L’occupation de la place reste un ventre mou qui peine à développer un contenu original, elle remplit le rôle social de rassembler une population un peu plus librement que dans des lieux de consommation patentée. Mais elle n’a pas la force de proposer au-delà. Ses propres limites sont son consensus même, son propre ciment.

[6] Ces mobilisations ne pourront faire l’économie de la question du conflit de classes. C’est quand les classes sociales, subdivisées par la sociologie, reléguées dans les banlieues, abandonnées dans le chômage et la misère sociale, claquemurées dans quelques bastions ouvriers, perdues dans la débrouille et le trafic, étouffées par l’ennui, culpabilisées par les images de la réussite… Quand ces catégories s’identifient, quand ces classes se retrouvent et se comprennent, redeviennent dangereuses, se mettent à faire mouvement. Il paraît possible de dépasser et de détruire toutes les catégories et ainsi de rendre inefficient le rapport social capitaliste. Et d’avoir alors un monde et un avenir à prendre.

[7] Il va falloir repasser sur la définition des termes. Reprendre par exemple, le sens que l’on met à «  mouvement » ou à « un mouvement ». Savoir de quoi l’on parle, d’un mouvement social, d’un mouvement de classe, d’un mouvement de lutte. Le mouvement définit son contenu par rapport à ce qu’il produit. Rien n’est figé, rien n’est acquis. Mais il est l’expression du point de tension, des contradictions du rapport social capitaliste. Sinon ce n’est pas le mouvement, ce n’est que le produit social des institutions et de la politique. Il n’y a pas à chercher le mouvement partout, dans chaque lutte ou résistance qui, si elles sont justifiées, méritent d’exister et de gagner, ne feront pas mouvement en soi, même en les rassemblant. Tout ce qui fait mouvement détruit ou cherche à détruire les catégories existantes. Le mouvement s’oppose aux militantismes, aux habitudes, à la routine. Le mouvement surprend, il ne surgit pas d’une stratégie ou d’un calendrier d’un état-major. S’il ne gagne pas, il reflue. En cela il est insatisfaisant. Mais c’est de ne pas gagner qui l’est. En cela il n’est pas possible de figer le mouvement, sur une ligne, une position, à moins de chercher à le récupérer.

[8] Le mouvement s’affronte, d’abord à la normalité. Les affrontements de rue en font toujours partie. Ils peuvent être l’expression du rapport de force sociale, ou plus modestement une sorte de baromètre des tensions de l’ambiance sociale générale. Pour ce mois de mars et avril (2016), deux constats s’imposent : les habituelles condamnations de la violence ne passent pas, on sent et entend plus une compréhension diffuse et partagée des attaques représentant l’État et des effigies du bizness capitaliste. Le deuxième, est qu’après un an, sous l’effet d’attaque de guerre sur le territoire de l’État français, le rouleau compresseur idéologique qui veut faire passer la police pour un allié de la population ne passe plus. Son rôle au sein de l’État et la haine qu’elle suscite ont repris leur place dans toutes les têtes.

[9] Ces affrontements ont les mêmes limites que le reste des mobilisations actuelles. Nombreux s’y retrouvent, avec des implications différentes et avec beaucoup de questions sans réponses. Ce type de moment, cette forme de lutte ne peuvent être dévolu-e-s à des spécialistes. Il est pourtant facile d’en devenir un, malgré soi. La pente est glissante et de nombreuses générations s’y sont allongées. L’enjeu n’est pas de créer, dans ces moments de lutte, de l’homogénéité. La manif’ traîne savate, qui ennuie tout le monde, est à critiquer. Tout est à inventer pour la dépasser. Mais l’émeute autonome publicitaire, le black bloc médiatique n’en sont qu’une contre-proposition. Il faut trouver mieux. Les mouvements et les affrontements les plus fous, les plus drôles ont été ceux qui rassemblaient des catégories sociales moins habituées des manifs, des étiquettes politiques, des subtilités, des discours.

[10] La manifestation ne peut pas être le seul lieu, ni le seul moment de la lutte. Une succession de défilés, déterminés, festifs, ou familiaux ne peuvent suffire. Bien que l’on veuille nous y habituer, nous y résigner. Dans l’histoire du vieux mouvement ouvrier la manifestation n’est pas un point si primordial des luttes. D’une grève, d’une occupation, d’un piquet, pouvait partir une foule qui décidait d’aller à point précis (généralement pour satisfaire ses exigences), sur le chemin si la police ou l’armée tentaient de la stopper cette foule pouvait s’y affronter. Selon sa détermination elle pouvait aussi piller, ou détruire des éléments physiques de l’exploitation capitaliste.

Si la manifestation ne peut être le seul rendez-vous, elle fait partie de ce qu’un mouvement peut produire. Elle est alors l’occasion de révéler le rapport de force, de faire connaître et débattre les objectifs du mouvement. Tout cela doit se traduire par des activités et des occupations qui débordent le cadre des premiers activistes. Des activités qui chaque jour peuvent être reprises et réinventées. C’est ce que cherchent les initiatives qui se prennent en ce moment. Si la revendication n’est plus mobilisatrice, si la grève n’arrive plus à être virale. C’est d’abord d’imagination dont va avoir besoin la lutte. Pour faire mal et être forte.

[Tract reçu par mail.]