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Psychiatrie : « Avec le confinement, on revient à quelque chose d’asilaire »

vendredi 10 avril 2020

Comment se déroule le confinement pour des patients bien souvent déjà enfermés ? En psychiatrie, l’épidémie de Covid a réduit les espaces de liberté des malades et révèle crument les différences de pratiques selon les établissements.

Le 8 mars, Patrick fait une tentative de suicide. De lui-même, il contacte le Samu, mais le numéro est saturé d’appels et sonne occupé « pendant trop longtemps ». Heureusement, il parvient à joindre les pompiers qui l’emmènent aux urgences. Dès le lendemain, il entre en hôpital psychiatrique. Il y reste dix jours. Le temps de vivre « le confinement de l’intérieur ». « J’ai vu les libertés se réduire, c’est pour ça que j’ai demandé à sortir, je ne voulais pas rester coincé là-bas comme sur un paquebot. »

Il raconte par exemple le moment de la prise de médicaments, lors de laquelle les patients font la queue pour obtenir leur traitement : le premier jour, aucune distance de sécurité n’est respectée ; le lendemain, chaque personne se tient à 50 cm de l’autre ; le troisième, « la queue mesurait plus de 30 mètres de long tellement il y avait d’espace entre les gens, donc les portes restaient ouvertes, il n’y avait aucune intimité pour les soins ». Les sorties dans le parc de l’établissement sont encore autorisées lorsqu’il quitte l’hôpital, « mais elles ont dû être supprimées depuis, car on sortait un par un, il fallait attendre en file, avec les distances à respecter, ça relève de l’impossible. Mais enfermer les gens 24/24h, c’est compliqué… »

De fait, « pour les patients hospitalisés en psychiatrie, on se retrouve à faire tout ce contre quoi on s’est toujours battus », résume le docteur Mathieu Bellahsen, chef de pôle à l’hôpital spécialisé Roger-Prévot à Asnières-sur-Seine (Hauts-de-Seine). Dans son établissement, la salle commune a été fermée, tout comme la salle de télévision. Le self est à l’arrêt, les balades suspendues, les visites interdites, les psychothérapies corporelles remises à plus tard. « L’enfer total », pour le psychiatre.

Même son de cloche dans l’est de la France. « Pas de promenades dans le parc, arrêt des permissions pour les retours à domicile, fin des visites, cafétéria fermée, énumère le docteur Christophe Schmitt, président de la Commission d’établissement du centre hospitalier de Jury, à côté de Metz. C’est difficile à supporter pour les patients et leur famille. » Pour contrebalancer, les personnes hospitalisées peuvent contacter leur famille par téléphone et le logiciel Skype a été installé sur des ordinateurs dans l’unité des adolescents et celles des patients autistes. « Pour ceux qui restent sur une longue durée, qui vivent à l’hôpital, leur univers est construit autour de la cafétéria, des retours en famille le week-end, des visites… Tous ces repères-là n’existent plus. »

C’est pourquoi le 27 mars, la contrôleuse générale des lieux de privation de liberté (CGLPL), Adeline Hazan, a publié une série de recommandations relatives aux établissements de santé mentale. Parmi celles-ci, on peut notamment lire que « l’interruption des visites des familles est compensée en facilitant les relations par téléphone ou Internet. Le CGLPL recommande à ce titre que les patients disposent librement de leur téléphone personnel, les exceptions ne pouvant être justifiées que par l’état clinique du patient. Selon la disponibilité du personnel et la disposition des locaux, l’accès à l’air libre et les promenades dans le parc doivent rester possibles afin de prévenir les tensions ». Des recommandations diversement appliquées partout en France. Car, comme le rappelle Christophe Schmitt, « quand les choses ont démarré, il y a eu des préconisations sur les traitements, la réanimation, mais rien de ciblé pour la psychiatrie ». « Les consignes en psychiatrie ont été données avec beaucoup de retard, là où les établissements généraux en avaient reçu depuis longtemps, confirme Adeline Hazan. Chaque ARS a livré ses propres consignes, donc cela diffère selon les régions. Cette crise révèle ce qui existait déjà : la disparité des pratiques entre les hôpitaux, parfois même entre les services, c’est très frappant. »

Effectivement, au sein de la même région, la situation peut varier du tout au tout. Ainsi, Bénédicte Chenu, dont le fils schizophrène est hospitalisé à Sainte-Anne, à Paris, considère qu’il est « limite mieux là-bas que dans son appartement ». Chaque matin, le personnel soignant lui prend la température, il peut se promener dans le parc, descendre fumer et appeler sa mère sur WhatsApp. Seul point noir : la fermeture de la cafétéria. « En dehors de ça, il est en sécurité, il reste dans son secteur avec des jeunes de son âge. Et moi je peux appeler les infirmières si j’ai la moindre inquiétude. » Mais la mère le sait bien, « tout ça dépend beaucoup des services. S’il était resté là où il était hospitalisé auparavant, j’aurais été catastrophée ».

C’est justement l’état dans lequel se trouve Carmen, extrêmement inquiète pour son fils, sujet à des délires, des hallucinations et des crises de paranoïa, hospitalisé depuis août dans un autre établissement parisien. « Il n’est pas stabilisé, donc il doit effectuer un bilan sanguin chaque semaine pour vérifier son traitement. Mais l’hôpital vient de m’informer qu’avec le confinement, ils ne feront plus de bilan sanguin. Ça signifie qu’il va devoir rester avec un traitement qui ne lui convient pas. » Surtout, les trois coups de fil hebdomadaires, qui remplaçaient les visites, ont été supprimés pour son fils. « Il entend des voix. Mardi, il s’est battu, il a été puni, il n’a plus le droit de téléphoner pendant une semaine. Mais c’est à cause de sa maladie, ce n’est pas sa faute ! Je ne sais pas dans quel état je vais le retrouver… », s’alarme Carmen.

D’après Christelle, infirmière dans un hôpital psychiatrique du sud-ouest de la France, « avec le confinement, on revient à quelque chose d’asilaire ». D’autant plus dans son établissement où, pour créer une unité dédiée aux patients atteints du Covid, il a fallu entièrement en vider une autre et répartir les patients dans d’autres services, plus petits. « On a déplacé plus de vingt personnes dans une unité beaucoup plus petite, déjà pleine, habituellement prévue pour 32 personnes. » Résultat : des chambres de deux sont passées à quatre ou cinq occupants, avec les WC à partager et 1,5 mètre d’espace entre chaque lit. Le tout sans salle commune d’activité. « Donc on a des gens très très confinés, sans aucun espace d’intimité. » Le seul espace individuel possible restant celui de l’isolement thérapeutique. Soit une pièce où la personne se retrouve enfermée à clé, séparée des autres patients, normalement utilisée en dernier recours lors d’une phase critique de la maladie, sur décision d’un psychiatre. « On en arrive à pratiquer ce soin avec des gens qui n’en auraient pas eu besoin en temps normal, souffle l’infirmière. C’est très violent. »

Des chambres surchargées

À Asnières-sur-Seine, « pour ne pas avoir de chambre double, on a fait sortir des gens qui auraient mérité une hospitalisation plus longue ou un accompagnement intermédiaire, avec d’abord quelques permissions. Une des personnes qu’on a fait sortir est revenue le lendemain après une tentative de suicide », raconte Mathieu Bellahsen. Au centre hospitalier Le Vinatier à Bron (Rhône), deuxième plus gros hôpital psychiatrique de France, il a aussi fallu fermer des lits. « Pour deux raisons, explique la docteure Natalie Giloux, cheffe de service. Anticiper le fait que les soignants seraient malades et donc absents. Et aussi libérer des lits pour les patients atteints du Covid. »

En trois jours, 17 personnes sortent de son service. « Notre chance, c’est que les familles ont été prêtes à collaborer. Elles comprennent la situation, se rendent disponibles et solidaires. » Et les lieux de soins en ambulatoire n’ont pas été fermés, à l’exception des thérapies de groupe. Au Vinatier, les patients continuent de venir pour leur consultation, en étant systématiquement dépistés à l’entrée. Une rareté, puisque selon Adeline Hazan, « les centres médico-psychologiques (CMP) et les hôpitaux de jour ont globalement été fermés très vite ». Là-bas, comme souvent ailleurs, beaucoup de téléconsultations ont également été mises en place. « On a maintenu le contact de l’hôpital de jour par téléphone et grâce à des visites à domicile », confirme Christophe Schmitt. Mathieu Bellahsen sortait lui aussi justement d’une visite à domicile lorsque nous l’avons eu au téléphone.

Car, pour les patients hors de l’hôpital, maintenir les soins et le contact s’avère essentiel. Du côté de Toulouse, Ingrid, dépressive et schizophrène, le reconnaît : en temps normal, en dehors de ses rendez-vous au centre d’accueil thérapeutique à temps partiel (CATTP, prolongement du CMP), elle sort peu de chez elle. « J’y vais plusieurs fois par semaine, c’est le seul endroit où je vois des gens. Mais là, ils ne reçoivent plus. Quand dans la tête ça ne va pas, c’est compliqué. » Selon elle, « il n’aurait pas fallu fermer le CMP », sa « bouée de sauvetage ». Les consultations par téléphone ne lui suffisent pas. « On est un peu lâchés dans la nature », regrette-t-elle.

Asma (le prénom a été modifié), dépressive chronique, ne se satisfait pas non plus des téléconsultations. « On ne va pas vraiment en profondeur. Et j’ai le sentiment d’une intrusion dans ma vie privée. Quand je vais en cabinet, je décide de ce que je donne. Là, ça me met mal à l’aise que les soignants voient chez moi. » Elle tire néanmoins du positif de la situation, elle qui devait justement réapprendre à vivre seule et à retrouver ses marques après plusieurs hospitalisations. Sur ce point, « ça a plutôt accéléré mon rétablissement ». La jeune femme a néanmoins dû affronter quelques crises, heureusement épaulée par son compagnon. « Sans lui, je me serais bourrée de médocs », admet-elle.

Un accompagnement primordial dans la période actuelle, comme l’explique Dominique Laurent, présidente de la Maison bleue, un groupement d’entraide mutuelle (GEM) à Perpignan, structure autogérée par des usagers de la psychiatrie : « Vous savez, le confinement, on connaît. Quand on a passé plusieurs mois en hôpital psy, l’enfermement, on sait ce que c’est. La maladie fait que les gens se confinent aussi d’eux-mêmes, les usagers ont peu de relations. » Face à la crise, la Maison bleue a tout de même mis en place un relais téléphonique pour ses membres. Et les activités, menées par des adhérents, n’ont pas été interrompues : les ateliers chant et théâtre continuent par téléphone, l’informaticien dépanne tout le monde à distance, le cuisinier envoie des recettes, les usagers jouent aux échecs à distance… « Le constat que je fais, c’est que nous allons bien. En dehors de nous, les usagers sont souvent seuls. Là, on s’aperçoit que nos relations ont été solidement tissées, elles résistent. La trame de fond de la solidarité entre nous est bien installée. »

Comment les soignants voient-ils la suite ? Beaucoup craignent « une hécatombe », selon les mots de Christophe Schmitt, à cause du Covid en psychiatrie. En effet, beaucoup de patients fument ou souffrent de problèmes cardiaques, notamment à cause de leur traitement médicamenteux – des facteurs de risque face au virus. D’autant plus qu’ils évoluent dans un milieu communautaire fermé, comme en Ephad. Et puis, à l’intérieur, « comment faire respecter les mesures barrières quand les patients partagent des sanitaires en commun ?, s’interroge le président de CME. Certains sont très tactiles, ils vivraient ces mesures barrière comme un rejet. »

Christelle, infirmière dans le Sud-Ouest le rejoint : « On accompagne des personnes qui ont déjà du mal à faire leur toilette, alors imaginez se laver les mains plusieurs fois par jour… » Si, pour le moment, peu ont assisté à des crises ou de décompensations dues à la période actuelle, la plupart de nos interlocuteurs craignent l’après. « Nos patients sont habitués aux moments de crise, ils ont une carapace. Mais j’ai peur qu’à un moment donné, tout ça explose. On va assister à une vague de décompensation délirante, maniaque, suicidaire… On devra certainement faire face à une recrudescence des cas cet été », alerte Mathieu Bellahsen.

[Récupéré d’un blog Mediapart payant via @Colporteur.]