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Portrait de Général

Par Georges Darien (1890)

mercredi 30 août 2017

Je suis sorti de prison hier soir, avec cinq ou six autres. Le capitaine a gracié les hommes auxquels il ne restait pas plus de quinze jours à faire. Cette clémence inusitée a une cause. Le général commandant la division doit venir, aujourd’hui, inspecter la 5e Compagnie de Discipline.


Toute la compagnie, en grande tenue, est alignée, depuis près d’une heure, sur le front de bandière. Le capitaine, à pied, se promène avec les officiers, d’un air préoccupé. De temps en temps il jette un coup d’oeil sur les rangs et crie à un chaouch :

— Faites descendre le pantalon de cet homme-là… Remontez la plaque du ceinturon…… Le képi droit !… Sergents, veillez à ce qu’ils aient leurs képis bien droits… et faites-leur dérouler leurs couvre-nuques, à tous !…

Toutes les trois minutes, il s’arrête et regarde attentivement à droite, du côté de la route de Gabès. Il frappe du pied, il fronce le sourcil. Il semble impatient, anxieux.

— Mais qu’est-ce que c’est donc que ce général-là ? me demande Hominard, qui est placé à côté de moi. Est-ce que c’est un phénomène en vacances ?

Je ne sais pas au juste. Je n’en ai entendu parler que par quelques journaux qui, je ne me rappelle plus comment, me sont tombés entre les mains et par les racontars des nouveaux arrivés de France. Il paraît qu’on ne parle que de lui, là-bas, de ses grandes capacités, de son patriotisme, de ses sentiments républicains, de toutes les qualités, enfin, qui mettent un homme hors de pair et en font la bête blanche d’un peuple. Je ne serais pas fâché de le voir. C’est peut-être un phénomène, réellement…

— Garde à vos !

Là-bas, tout au bout de la route, au milieu des manteaux rouges d’une trentaine de spahis, une voiture arrive au grand trot. Le capitaine se tourne vers l’adjudant et, lui frappant sur l’épaule :

— Vous le voyez, celui-là ? Eh bien ! il sera ministre de la guerre !

La voiture est à cinquante pas.

— Portez… armes ! Présentez… armes !

Prestement, le général est descendu et s’est avancé vers le capitaine. Nous l’avons vu. Nous avons vu sa belle barbe poivre et sel, ses bottes à éperons énormes et son képi à la Saumur, qui dissimule mal une coiffure de garçon boucher.

Après les compliments d’usage, il s’est décidé à passer devant les rangs. Notre uniforme, qu’il n’a jamais vu, paraît l’étonner fortement.

— Et de quelle couleur sont leurs képis ? demande-t-il au capitaine, intrigué qu’il est par la forme étrange de nos coiffures dont la nuance est cachée par nos couvre-nuques blancs.

— Il sont gris, mon général, comme leurs pantalons et leurs capotes.

— Pas possible ! Alors, ils ne sont pas rouges ?

— Non, mon général.

— Quelle naïveté ! dis-je à mon voisin de droite, cet imbécile de Lecreux.

— Ça échappe à tout le monde, ces choses-là, me répond-il tout bas. Ça ne l’empêche pas d’être très fort—oui, très fort.

C’est possible. D’ailleurs, ça m’est égal. Mon enthousiasme n’a pas l’habitude de s’enflammer, pour éclater de tous les côtés, comme une chandelle romaine, à la moindre étincelle.

— Mettez sac à terre, vous, et installez rapidement.

Tiens, il est tout à côté de moi, le général, et c’est justement à Lecreux qu’il vient d’ordonner de placer, sur une serviette étendue par terre, le contenu de son sac. Il le regarde faire, tranquillement, les mains dans les poches, le képi en arrière, à la Jean-Jean. Je profite de l’occasion pour le dévisager à loisir.

Tout à coup, il se baisse et se relève en souriant, une brosse à graisse à la main.

— Pourriez-vous me dire, capitaine, pourquoi cette brosse n’est pas matriculée ?

Le capitaine bredouille. Les officiers font des nez longs comme ça. Les chaouchs tremblent, comme des feuilles. Ils ont oublié de matriculer une brosse !

Le général s’aperçoit de l’embarras des galonnés. Il a l’air d’en jouir ; mais il ne veut pas se montrer féroce :

— C’est un oubli, je l’admets… Cependant, rappelez-vous, capitaine, qu’il faut tout matriculer, à ces gens-là, jusqu’aux clous des souliers. Ils ne doivent rien perdre, rien égarer. Sans ça, le conseil de guerre… La discipline, voyez-vous, il n’y a que ça… la discipline !… oh ! moi, là-dessus, je me montrerai toujours impitoyable… moi, moi… je… voyez-vous… moi…

On lui a amené son cheval. Il l’enfourche.

— Lieutenant, prenez le commandement de la compagnie.

Tous les officiers nous ont fait manoeuvrer, à tour de rôle. Ils n’y étaient plus. Ils donnaient des ordres saugrenus qui faisaient heurter les sections les unes contre les autres, au milieu d’un inextricable pêle-mêle. Ils perdaient la tête, visiblement ensorcelés par le charme qui se dégageait du dieu, éblouis par son éclat, fascinés par l’ascendant de son regard.

Et lui, tranquille, souriant, la jambe passée sur l’encolure de son cheval, les regardait de haut, paraissant leur savoir bon gré du trouble évident qu’il jetait dans leurs esprits, les remerciait du coin de l’oeil—Louis XIV daignant se montrer charmé d’avoir embarrassé un pauvre homme.

— Eh bien ! qu’en penses-tu, du général ? vient me demander Lecreux quand la revue est terminée. Crois-tu qu’en voilà un, au moins ? Ah ! s’ils étaient tous comme lui !…

Il semble très content, Lecreux. Il a été choisi entre tous pour exposer aux yeux du grand chef ses chemises et ses godillots. Il en aurait reçu un coup de pied dans le derrière, qu’il paraîtrait peut-être encore plus fier ; mais ce peu lui suffit. Il a l’air radieux. Il y a des gens comme ça.

Ce que je pense du général ? Beaucoup de choses ou rien du tout, comme on veut. Je le vois se promener, étalant ses grâces, ainsi qu’un paon qui fait la roue, devant le Cercle des officiers. Le capitaine l’accompagne, toujours à un pas en arrière, par déférence, ou peut-être pour éviter les grands gestes du personnage. Du reste, je n’ai plus besoin de le regarder, je l’ai bien examiné, tout à l’heure.

Une tête de gouapeur banal, de godailleur vulgaire, de poisseux à la mie de pain. Un front étroit et bas ; des yeux gris-bleu de larbin énigmatique, sournois et menteur, qui siffle le vin des singes dans l’escalier de la cave, et qui les débine, quand ils sont sortis ; l’allure louche et torse du laquais qui sait concilier toutes les complaisances et toutes les bassesses avec toutes les impertinences et tous les orgueils. Derrière la banalité du visage se cachent la duplicité et l’hypocrisie qu’on devine sous l’épiderme, comme des boutons malsains qui couvent sous la peau.

On sent que cet homme, qui pourrait être un crâne, n’est qu’un crâneur. Sa physionomie fait soupçonner des choses qui étonnent : la hardiesse probable du caractère étranglée par l’abâtardissement de la conscience et l’étroitesse de l’esprit, l’énergie conservée seulement pour le mensonge,—le balai sale avec lequel il doit, impassible et cynique, écarter tous les obstacles.

Il y a en lui du valet de bourreau patelin et du sacristain soûlard, de la culotte de peau et du rastaquouère. Il y a en lui l’étoffe d’un aventurier équivoque, d’un de ces Catilinas désossés auxquels le peuple, mastroquet stupide des gloires sophistiquées, est toujours disposé à flanquer, à l’oeil, des mufées de vanité, des bitures de présomption…

Le peuple, ridicule victime, au bout du compte, dupe imbécile, irrémédiablement prostitué aux sauteurs à épaulettes, toujours prêt à couper dans la pommade patriotique—à la moelle de meurt-de-faim…

[Extrait de Biribi, discipline militaire, 1890.]