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Montréal (Canada) : Amateur de hockey, bonsoir

mercredi 24 juin 2015

Je me nomme Anne Archet et je suis l’anarchiste crottée lesbienne féministe enragée communiste violente intimidatrice fasciste sur le BS enverdeuse qui pue dont le Journal de Montréal vous a parlé. Je suis enchantée de faire votre connaissance. En fait, non : je vous connais déjà, c’est vous qui ne m’avez jamais rencontrée. Enfin, passons.


Je sais ce que vous pensez. Vous vous dites : « Encore une gauchiste sale qui va me traiter de jambon juste parce que je siffle quelques Molson Ex en écoutant le match et que je place des petits drapeaux cutes sur mon char pour aller klaxonner mon bonheur et ma fierté à 22h30 alors qu’elle boit sa tisane en bobettes dans son lit ! » Rassurez-vous, je ne suis pas du genre à catégoriser les gens pour ensuite les stigmatiser en les affublant d’un surnom de charcuterie. Mieux : je n’ai pas vraiment d’opinion au sujet du hockey. Je n’y connais rien et ça m’intéresse fort peu. Tout ce que je sais, c’est que ça rend votre vie supportable pour un moment et ça, je ne pourrais jamais être contre. Chacun a besoin de sa drogue pour endurer l’état de servilité crasseuse dans laquelle nous sommes plongés ; vous, c’est la bière et les mecs de deux cent livres qui virevoltent sur des patins. Moi, c’est la porn et les anxiolytiques. On survit comme on peut.

Quelqu’un m’a déjà dit que le hockey, c’est un peu comme une tragédie grecque, mais dont les comédiens ne connaîtraient jamais l’issue, ce qui leur permet de l’incarner mieux que n’importe quel acteur formé à la méthode de Stanislavski. Ça se peut très bien, mais moi, chaque fois que je me suis assise devant un match, tout ce que j’ai vu c’est de la pub, des gars qui suent, de la pub, des gens qui crient – le tout entrecoupé de pauses publicitaires. Je suis prête à admettre de bonne grâce que je n’y comprends rien et que je suis très mal placée pour juger. Et puis franchement, qu’elle soit en représentation au Centre Bell ou au Théâtre du Nouveau Monde, la tragédie grecque, c’est toujours la même chose : un truc un peu répétitif et un peu soporifique qui ne survivrait pas sans être subventionné jusqu’à la moelle. Quoi ? Vous me dites que le hockey n’est pas subventionné ? Ha ! Coquin que vous êtes. Allez faire un tour sur Google et tapez « public subsidies for professional hockey organizations ». Vous allez rigoler, faites-moi confiance.

Bref, loin de moi l’idée de vous traiter de jambon. La valeur d’un individu ne réside pas dans ce qui qu’il utilise pour le distraire du sort médiocre qu’on lui a imposé. Il y a des jambons qui aiment beaucoup plus la tragédie grecque que le hockey – je pense à Lise Bissonnette, par exemple. Or, le pata negra, c’est peut-être fin, délicat et hors de prix, mais ça reste du fucking jambon.

Si je vous écris c’est pour vous supplier de ne pas oublier votre tradition des séries la plus glorieuse, la plus sublime – non, je ne parle pas de la fameuse barbe, parce que de toute façon vous la portez maintenant à l’année longue. Je parle de l’émeute.

C’est quand, la dernière fois que vous êtes descendu dans la rue, gonflé à bloc par la victoire et que vous avez enfin libéré toute la rage accumulée par ces années de servitude ? 2011 ? 2010 ? 1998 ? Ne vous sentez-vous pas sur le point d’exploser ? N’avez-vous pas envie de détruire quelque chose de laid – ces objets que vous avez appris à respecter comme vos Maîtres et qui vous ont lentement, mais sûrement, vidé de votre substance et transformé à leur image ?

Je vous observe depuis longtemps, vous savez. Ce n’est pas difficile : vous êtes enchaîné et vous ramez à côté de moi, dans la même galère. Vous vivez dans le même environnement synthétique et inhumain que moi, celui fait de gadgets, de gaz asphyxiants et d’éclairage 24/7. Vous passez votre journée à demander la permission pour vivre ; vous vous levez à une heure que vous n’avez pas choisie, vous passez la journée en compagnie de gens que vous n’avez pas choisis, vous pissez et vous vous alimentez aux moments qu’on a choisi pour vous, vous posez les gestes qu’on vous ordonne de poser sous peine de ne pas recevoir les moyens d’assurer votre faible survie et le soir, vous utilisez le temps qui vous reste, le fameux « temps libre », pour récupérer et reprendre assez de forces pour recommencer le même manège infernal le lendemain. Pour ajouter l’insulte à l’injure, on vous demande non seulement d’être reconnaissant envers vos Maîtres, de ne pas mordre la main qui vous nourrit, mais aussi d’être plus travaillant, plus productif, plus responsable, d’accepter des réductions de portion dans votre gamelle au nom du Bien Supérieur – celui des Maîtres, ceux-là même qui nous ont enchaînés tous les deux au même banc dur et inconfortable que nous partageons depuis que nous avons l’âge de tenir une rame.

Vous avez la rage tout autant que moi. Cette rage commune est le dernier sursaut d’humanité qu’il nous reste, dans notre monde de plastique qui nous a domestiqué et ravalé au rang de marchandises, de pur objets servant à la jouissance de nos Maîtres. Ce qui nous distingue, c’est ce que nous faisons avec elle. Je suis un individu marginalisé, racialisé, à la sexualité et au genre hors-norme, alors les Maîtres m’ont appris à rediriger ma rage contre moi-même. L’art et la psychiatrie sont mes soupapes de sécurité. Vous êtes un individu mieux intégré aux normes sociales tout en étant un esclave au même titre que moi, alors les Maîtres vous ont appris à rediriger votre rage contre les gens comme moi – les étrangères anarchistes crottés lesbiennes féministes gays enragée trans communistes violents intimidateurs sur le BS enverdeurs qui puent. Or, chaque fois que je renouvelle ma prescription de Paxil et chaque fois que vous applaudissez quand les flics défoncent la gueule d’une étudiante, tout ce que nous faisons, c’est embrasser nos chaînes. Peut-être serait-ce le temps de changer de tactique ?

Pendant les séries, je vais penser à vous. Je vais souhaiter que vous ayez tout le plaisir, toute la jouissance que vous méritez. Notre vie d’esclaves nous en offre si peu. J’espère aussi (et surtout) que vous en profiterez pour abandonner le ressentiment. Vous savez ce que c’est, le ressentiment ? C’est retourner votre juste colère vers vous-même ou vers les autres esclaves plutôt que de la faire subir à ceux qui contrôlent votre vie. L’occasion est belle : le beau temps est revenu, l’air se charge de parfums, les corps se dénudent, les nuits deviennent douces. C’est un bon temps pour l’amour – et c’est le bon temps pour une émeute.

Prenez la rue et détruisez quelque chose de laid. Pourquoi ? Pour rien. Pour aucune raison autre que celle d’expérimenter l’ivresse de votre puissance. Prenez la rue et criez votre joie, votre colère, crachez à la gueule des Maîtres, de leurs marchandises et de leurs laquais. Incendiez la nuit de votre rage. Pas besoin d’avoir de revendications politiques. Les revendications, c’est de la blague. C’est ce que les curés, les politiciens et les animateurs de tribune téléphonique exigent des esclaves quand ils essaient seulement de s’échapper. Allez-y, laissez votre esprit et votre corps exulter. Faites subir à la laideur ce qu’elle mérite. Si vous le faites, je vous promets une chose : vous ressentirez l’espace d’un fugace moment ce que ça fait de vivre plutôt que de survivre.

Vivre, c’est comme un championnat perpétuel de la Coupe Stanley : une fois que vous y aurez goûté, vous ne voudrez plus vous en passer.

[Repris du blog flegmatique d’Anne Archet.]