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Le roi de Thaïlande est mort

lundi 24 octobre 2016

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Le Roi de Thaïlande, Bhumibol Adulyadej (alias Rama IX) est mort. Plus qu’un Roi, il était le Devaraja, le Dieu-Roi du bouddhisme Theravada, la religion d’État de la Thaïlande et des régimes monarchiques historiques du sud-est asiatique (Siam, Birmanie, Laos, Cambodge) qui ont établi leurs centres dans les régions de plaines rizicoles. Monté sur le trône il y a soixante-dix ans, il a depuis donné sa bénédiction à tous les régimes autoritaires qui se sont succédé au pouvoir en Thaïlande, le plus souvent liés aux généraux.


Alors que la Thaïlande connaissait une certaine agitation sociale dans les années 20 et 30 (avec par exemple de nombreuses grèves, surtout à Bangkok), le culte du Dieu-Roi a été remis au goût du jour et modernisé en fonction des besoins de développement capitaliste du pays et de contrôle étroit des populations après la seconde guerre mondiale. Ce qui allait de pair avec la promotion d’un fervent nationalisme, via la construction de la nation thaïlandaise autour d’une identité nationale.

La Thaïlande, à la différence de ses voisins, n’a jamais été colonisée. Durant la guerre froide, elle a servi de base-arrière à la CIA pour ses opérations dans les pays voisins, et un flux de capitaux étrangers (japonais et américains) a permis à l’époque la « modernisation » de son économie, et le développement du rapport d’exploitation moderne, le salariat, via l’exode rural.

Le renforcement du culte de Dieu-Roi permettait donc aux dirigeants en place de trouver une légitimité en se plaçant dans le sillage d’un Roi issu d’une dynastie ancienne, celle des Chakri, elle-même descendante indirecte des dynasties précédentes. C’est surtout lors du régime du Général Sarit Thanarat (1958-1963) que s’est renforcée l’institution monarchique, dans un partenariat qui profitait aussi bien à Bhumibol qu’aux militaires.

Rama IX est devenu depuis le monarque le plus riche au monde. On parle d’une fortune soixante-dix fois supérieure à celle de la Reine d’Angleterre. Premier propriétaire terrien du pays, à la tête de lucratives entreprises, son statut n’est pas que symbolique, il est aussi parfaitement compatible avec les rapports capitalistes. Côté religieux, le Roi nomme les dirigeants de la Sangha, le clergé, et a effectué un parcours qui lui a permis d’accéder à un statut le plaçant pour les thaïlandais-e-s au-dessus de Bouddha lui-même [1].Tout en haut d’une pyramide hiérarchique qui définit précisément la place de chaque individu dans la société.

Tou-te-s les thaïlandais-e-s sont soumis-e-s dès la naissance à cette hiérarchie sociale très stricte, et à une propagande infantilisante qui les bombarde du culte de la famille royale. L’aliénation en ce domaine va très loin : code vestimentaire plusieurs jours par semaine dédié au Roi et à sa femme la Reine Sirikit (des polos jaunes et bleus respectivement), port d’un bracelet orange par amour du monarque, photo de la famille royale dans tous les foyers et lieux publics, etc. La langue thaïe est truffée de références à la monarchie, et la culture thaïlandaise contemporaine a largement intégré le culte de la monarchie divine.

Le bouddhisme Theravada thaïlandais se charge d’inculquer l’abnégation et le respect des puissants aux thaïlandais-e-s pauvres, tout en assurant son soutien total aux promoteurs de la marchandise. C’est l’arnaque au karma : plus on a d’argent, plus on peut se permettre d’en faire don aux temples, et plus on s’assure un quotidien agréable dans les vies suivantes (suivant le cycle des réincarnations). D’où le kitsch incroyable des temples qui fleurissent partout, et le culte très religieux de la marchandise au « pays du sourire ».

Depuis l’accession au trône de Bhumibol, jamais l’ordre des choses n’a été sérieusement menacé en Thaïlande. Même les courants de guérilla communiste présents dans certaines régions dans les années 70 et proches du maoïsme ne se sont pas attaqués directement à la personnalité et au statut du Roi [2]. Pas plus que ne le font les courants politiques émergents (les “chemises rouges”) qui se donnent un vernis de contestation pour accéder au pouvoir via la mobilisation des habitant-e-s des campagnes, le plus souvent manipulés sans la moindre vergogne.
Leur leader en exil, Thaksin Shinawatra, est un magnat richissime, ancien colonel de police et ex-Premier ministre. Sa “guerre contre la drogue” avait marqué les esprits en 2003, faisant de 2000 à 3000 morts dans des exécutions extra-judiciaires.
Les affrontement entre les factions politiques désignées sous les termes de “chemises jaunes” et de “chemises rouges”, qui ont lieu depuis plusieurs années, révèlent bien sûr des contradictions et des antagonismes de classe, mais qui demandent à être déplacés en-dehors du jeu politique par les prolétaires eux-mêmes, sans quoi les oppositions se condamnent à la reproduction de l’horreur sociale actuelle.
Le culte du Dieu-Roi soutient en quelque sorte tout l’édifice du pouvoir, et les gouvernants sont préoccupés à l’idée que puissent se diffuser des critiques du Roi, qui pourraient menacer rapidement le reste. Car aucune idéologie n’est sans failles, pas même les plus totalitaires comme celle de la monarchie thaïlandaise. C’est pourquoi de très lourdes condamnations sont prononcées depuis quelques années contre celles et ceux qui professent des critiques, pour l’essentiel indirectes et minimes de la monarchie, à travers l’accusation de « crime de lèse-majesté ». Dans ce domaine, le pouvoir n’a pas eu de mal à s’assurer la collaboration d’hébergeurs de sites internet, et de firmes comme Google, Facebook et Twitter.
Qui connaît la Thaïlande sait que tout commentaire critique public à l’égard du Roi est du domaine de l’impossible, et équivaut au suicide de son auteur-e. Même dans la sphère des foyers les critiques sont rares, et il est fort déconseillé de se risquer à demander, même de manière innocente, ce que pensent les gens de leur Roi.
D’où la nécessité de contrôle de l’internet, dont le faux-anonymat peut donner l’idée de faire des critiques qu’il est impossible d’exprimer en public…

L’adhésion à l’idéologie dominante en Thaïlande est telle que rares sont les expressions de révolte franche à l’égard du système, qu’elles soient individuelles ou collectives. Le bouddhisme Theravada promeut l’indifférence au sort des autres, et la soumission de l’individu à son destin, dans une logique de plénitude et d’harmonie. D’où l’idéologie de la fatalité bon enfant, le maï pen raï (« ça ne fait rien ») et le sabaï sabaï (« ça va, ça va »), locutions courantes répétées en boucle par les autorités, les touristes et les thaïlandais-e-s eux-mêmes, qui vont de pair avec la soumission et l’exploitation.

Dans ce contexte, rares sont les luttes qui s’inscrivent dans une continuité, tant les ramifications de l’autorité sont fortes et solidement établies (avec le clientélisme et l’influence des leaders paternalistes locaux, appelés chao pho). Les mouvements collectifs, par exemple autour de la défense de terres contre des projets de développement, sont en général vite ramenés sous le contrôle du Pouvoir, faute des solidarités qui permettent une véritable combativité et de tenir bon face à la répression et au pouvoir. Lorsque des individus déterminés apparaissent, ils sont purement et simplement éliminés.
L’invasion marchande qu’a amenée la bonne situation économique du pays n’est dans ce contexte guère menacée par la niveau de la lutte des classes dans le pays. Ce qui laisse le champ libre aux gouvernant-e-s pour maintenir un niveau maximal d’exploitation des femmes et des hommes, encore pire lorsqu’il s’agit des migrant-e-s des pays voisins. Et les pires manifestations de l’horreur sociale se maintiennent presque inchangées depuis les années 70 : trafic d’être humains, prostitution de masse, massacres de migrant-e-s, etc.

Dans un passage incroyable d’un documentaire en anglais sur la célèbre prison de Bang Kwang [3], surnommé ironiquement le « Hilton de Bangkok » pour ses conditions de détention moyenâgeuses, un maton explique gêné qu’une aile de la taule contient un millier de prisonniers pour moins de quinze gardes, et que si les prisonniers décidaient de faire quelque chose, leurs geôliers ne pourraient pas faire grand choses… Les mutineries sont pourtant peu habituelles en Thaïlande, ce qui en dit long sur l’aliénation et la soumission qui ont cours.

Bhumibol est mort dans son lit, sans avoir été inquiété par la critique de ses sujets. Tout indique que sa mort sera suivie d’un long culte post-mortem qui risque de prolonger l’aliénation actuelle, et ce même si Maha Vajiralongkorn, le fils et successeur désigné de Rama IX, est assez détesté.

Heureusement, la domination, même la plus élaborée, a toujours ses failles et ses contradictions. Ces derniers jours, la fureur de certaines foules contre des individus accusés d’avoir critiqué le Roi sur internet signifie que des choses couvent…
Il appartient donc aux révolté-e-s de saisir les failles du système qui les opprime et les exploite, et d’approfondir les contradictions existantes dans des combats qui se débarrassent des médiations, et mènent vers une critique de l’état des choses toujours plus dense.

En attente d’éventuels approfondissements des antagonismes existant, ce sont peut-être les « fous » qui expriment avec le plus de clarté ce que peu osent formuler. Plusieurs affaires, étouffées par les autorités, ont concerné ces dernières années des « malades mentaux » qui ont critiqué la monarchie. Bien lucide le « fou » arrêté en juillet 2014 pour avoir déchiré un portrait du Roi à l’entrée de son village [4] !

Pour l’heure, souhaitons de la force et du courage à celles et ceux qui ne se soumettent pas à l’ordre des choses, refusent avec courage les obligations et les rôles auxquels l’Autorité, le capitalisme, la société, la famille les soumettent, et osent affirmer leur non-conformité, en attendant de meilleurs lendemains…

Kyokai.

Notes

[1Un livre intéressant, interdit en Thaïlande, explique bien l’histoire du culte du Dieu-Roi et son actualité : The King never smiles, de Paul M.Handley (non-traduit en français).

[2À l’exception du militant et intellectuel marxiste Jit Phumisak, proche du CPT (Parti Communiste de Thaïlande), tué dans la clandestinité en 1966.

[3The Real Bangkok Hilton, visible en ligne.

[4Voir l’entrée du 4 février dans les Nouvelles d’opposition.