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Le moindre mal

jeudi 27 avril 2017

Il y a plusieurs années au cours d’une élection, un célèbre journaliste italien invita ses lecteurs à se pincer le nez et accomplir leur devoir de citoyens en votant pour le parti qui était alors au pouvoir. Le journaliste était bien conscient que pour les gens ce pouvoir dégageait la puanteur de décennies de pourrissement institutionnel – abus de pouvoir, corruption, transactions sales – mais la seule alternative politique disponible, la gauche, semblait d’encore plus mauvais augure. Il n’y avait pas d’autre choix que de se boucher le nez et de voter pour les dirigeants déjà au pouvoir.


A cette époque, même si c’était sujet à beaucoup de débat, cette invitation a eu un certain succès et on peut dire, dans un sens, qu’elle a eu gain de cause. Ce n’est pas surprenant. Au fond, l’argument du journaliste utilisait l’un des réflexes sociaux conditionnés les plus facilement vérifiables, celui de la politique du moindre mal qui régit les choix quotidiens d’une majorité de gens. Mis face aux affaires de la vie, le bon sens commun nous rappelle toujours bien vite qu’entre deux alternatives également détestables le mieux qu’on puisse faire est de choisir celle qui nous semble la moins susceptible d’avoir des conséquences désagréables.

Comment peut-on nier que toute notre vie a été réduite à une longue et épuisante recherche du moindre mal ? Comment peut-on nier que ce concept de choisir le "bien" – entendu non pas de manière absolue mais plus simplement comme ce qui est estimé comme tel – est généralement rejeté a priori ? Toute notre expérience et celle des génération passées nous enseigne que l’art de vivre est le plus difficile et que les rêves les plus ardents ne peuvent avoir qu’une conclusion tragique : victimes du réveil qui sonne, du générique de fin d’un film, de la dernière page d’un livre. « Il en a toujours été ainsi » – nous dit-on en soupirant, et nous en venons à la conclusion qu’il en sera toujours ainsi.

Manifestement, tout cela ne nous empêche pas de comprendre combien tout ce à quoi nous avons à faire face est nocif. Mais nous savons choisir un mal. Ce dont on manque – et c’est parce que cela nous a été enlevé – n’est tant la capacité à juger le monde qui nous entoure, dont l’horreur s’impose à nous avec la vivacité d’un coup de poing au visage, que la capacité à aller au-delà des possibilités données – ou même simplement tenter de le faire. Ainsi, en acceptant l’éternelle excuse que l’on court le risque de tout perdre si l’on n’est pas satisfait de ce qu’on a déjà, on se retrouve à vivre une existence sous le drapeau du renoncement. Notre quotidien avec ses vicissitudes nous en offre de nombreux exemples. En toute franchise, combien d’entre nous peuvent se vanter de se réjouir de leur vie, d’en être satisfaits ? Et combien peuvent dire qu’ils sont satisfaits par leur travail, par ces heures sans but, sans plaisir, sans fin ? Et pourtant, lorsque nous faisons face au croque-mitaine du chômage, nous sommes prompts à accepter la misère salariée pour éviter la misère sans salaire. Comment expliquer la propension de tant d’étudiants à prolonger leurs années d’études autant que possible – une caractéristique qui est largement répandue – si ce n’est par le refus d’entrer dans le monde des adultes dans lequel on peut voir la fin d’une liberté déjà bien précaire ? Et que dire ensuite de l’amour, cette recherche erratique de quelqu’un à aimer et par qui être aimé qui tourne généralement à sa propre parodie, car uniquement dans le but de se débarrasser du spectre de la solitude nous préférons faire durer des relations émotionnelles qui sont déjà en ruine ? Avares d’étonnement et d’enchantement, notre temps sur Terre ne peut nous apporter que l’ennui de la répétition à l’infini.

Alors en dépit de nos nombreuses tentatives de cacher ou de minimiser les blessures provoquées par le système social actuel, nous les voyons toutes. Nous avons conscience de vivre dans un monde qui nous détruit. Mais pour le rendre tolérable, c’est-à-dire acceptable, il suffirait de le réifier, de le garnir d’une justification historique, de le doter d’une logique implacable devant laquelle notre conscience de comptable ne peut que capituler. Pour rendre l’absence de vie et son ignoble troc avec la survie – l’ennui d’années passées dans la contrainte, le renoncement forcé à l’amour et à la passion, le vieillissement prématuré des sens, le chantage du travail, la destruction de l’environnement et les diverses formes d’avilissement – plus supportable, quoi de mieux que de relativiser cette situation, de la comparer à d’autres situations de plus grande anxiété et de plus grande oppression ; quoi de plus efficace que de la comparer au pire ?

Évidemment, ça serait commettre une erreur que de croire que la logique du moindre mal est limitée à la simple gestion de nos petites affaires personnelles. Par dessus tout elle régule et administre la totalité de la vie sociale comme ce journaliste l’avait bien compris. En fait, toute société connue de l’espèce humaine est considérée comme imparfaite. Sans considération aucune sur ses idées, chacun, chacune rêve de vivre dans un autre monde que l’actuel : une démocratie plus représentative, une économie plus libre de l’intervention étatique, un pouvoir fédéral plutôt que centralisé, une nation sans étrangers et ainsi de suite jusqu’aux aspirations les plus extrêmes.

Mais le désir de réaliser ses rêves pousse à l’action, parce que seule l’action parvient à transformer le monde, le mettant en adéquation avec le rêve. L’action résonne dans l’oreille comme le vacarme des trompettes de Jericho. Il n’existe pas d’impératif qui possède une efficacité plus brutale, et pour quiconque l’entend la nécessité de se lancer dans l’action s’impose d’elle-même sans délai et sans condition. Mais quiconque appelle à l’action pour réaliser les aspirations qui l’anime reçoit rapidement des réponses étranges et inattendues. Le novice apprend bien vite qu’une action efficace est une action qui se limite à la réalisation de rêves limités, sombres et tristes. Non seulement les grandes utopies sont hors de portée, mais en plus les objectifs les plus modestes s’avèrent être à peine atteignables. Ainsi quiconque ayant envisagé de transformer le monde suivant ses rêves se trouve incapable de faire autrement que de transformer le rêve, l’adaptant à la réalité plus immédiate de ce monde. Dans le but d’agir de manière productive, on se trouve contraint de refouler ses rêves. Ainsi, le premier renoncement que l’action productive exige de la part de toute personne souhaitant agir est qu’elle réduise son rêve aux proportions recommandées par l’existant. De cette manière, on s’accorde, en quelques mots, sur le fait que nous vivons dans une époque de compromis, de demi-mesures, de nez bouchés. Précisément, de moindres maux.

Si on y réfléchit attentivement, il devient clair que le concept du réformisme, une cause à laquelle tout un chacun est aujourd’hui dévoué [1], représente une expression achevée de la politique du moindre mal : un acte prudent assujetti à l’œil vigilant de la modération qui ne perd jamais de vue ses signes d’acceptation, et qui procède avec une précaution digne de la plus parfaite diplomatie. Le soucis d’éviter les à-coups est tel que lorsqu’une circonstance défavorable les rend inévitables, on s’empresse de la légitimer, en montrant comment un désastre plus grand a été évité. Ne venons-nous pas de participer à une guerre l’été dernier qui était justifiée comme étant le moindre mal concernant une "épuration ethnique" sauvage, tout comme il y a cinquante ans l’utilisation de la bombe atomique sur Hiroshima et Nagasaki a été justifiée comme étant un moindre mal concernant le prolongement de la guerre mondiale ? Et ceci malgré la prétention de tous les gouvernement de la planète à exécrer le recours à la force dans la résolution des conflits.

En effet. Même la classe dirigeante reconnaît la base des critiques formulées à l’égard de l’ordre social actuel duquel elle est par ailleurs responsable. On peut même parfois trouver plusieurs de ses porte-paroles en première ligne de la dénonciation solennelle des discriminations des lois du marché, du totalitarisme de la "pensée unique", des abus du libéralisme. Même pour cette réalité ce n’est qu’un mal. Mais c’est un mal inévitable, et le mieux que l’on puisse faire est de réduire ses effets.

Le mal en question, duquel nous ne pouvons être libérés – c’est tellement évident – est un ordre social basé sur le profit, sur l’argent, sur la marchandise, sur la réduction de l’être humain à une chose, sur le pouvoir – et qui possède, dans l’État, un indispensable outil de coercition. Ce n’est qu’après avoir retiré du débat l’existence du capitalisme, avec tous ses corollaires, que les politiciens peuvent se demander quelle forme capitaliste peut représenter le moindre mal à supporter. De nos jours, préférence est donnée à la démocratie, qui est présentée – ce n’est pas un hasard – comme le "moins mauvais des systèmes politiques connus". Lorsque qu’elle est comparée au fascisme et au stalinisme, elle remporte facilement le soutien du sens commun occidental, d’autant plus étant donné que le mensonge démocratique est basé sur la participation (illusoire) de ses sujets à la gestion de la Chose publique qui, de plus, en arrive à sembler perfectible. Ainsi les gens sont facilement convaincus qu’une activité étatique "plus juste", une "meilleure distribution des richesses", ou alors une "exploitation des ressources plus raisonnée" constituent les seules possibilités à leur disposition pour faire face aux problèmes de la civilisation moderne.

Mais en acceptant cela, un détail fondamental est omis. Ce qui est omis est une compréhension de ce qui unit essentiellement les différentes alternatives avancées : l’existence de l’argent, de la bourse, de classes, de pouvoir. Ici on pourrait dire que ce qui est oublié est que choisir un mal – même si c’est un moindre mal – est la meilleure manière de le faire durer. Pour utiliser une fois de plus l’exemple d’au-dessus – un État "plus juste" décide de bombarder un pays entier pour convaincre un État "plus mauvais" d’arrêter les opérations d’épuration ethniques à l’intérieur de ses frontières. Il est inutile de nier que la différence [NdT : entre l’État "plus juste" et l’État "plus mauvais"] existe, mais nous ne la percevons qu’au travers d’une aversion que, dans cette situation, nous inspire une logique d’État capable de jouer avec la vie de milliers de gens qui sont massacrés et bombardés. De la même manière, une "meilleure distribution des richesses" tente d’éviter de concentrer les fruits du travail du plus grand nombre dans les mains de quelques uns. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? En résumé, le couteau avec lequel les maîtres du monde coupent le gâteau de la richesse mondiale changerait et peut-être ajouteraient-ils une place à la table des heureux invités. Le reste de l’humanité aurait à continuer de se contenter des miettes. Enfin, qui oserait nier que l’exploitation de la nature a causé d’innombrables catastrophes environnementales ? Il n’est cependant pas nécessaire d’être un expert en la matière pour comprendre que rendre cette exploitation "plus raisonnée" ne permettra pas d’empêcher de nouvelles catastrophes, mais seulement de les rendre, elles aussi, "plus raisonnées". Mais est-ce qu’une catastrophe environnementale "raisonnée" existe ? Et quels paramètres permettent de le mesurer ?

Mieux vaut une petite guerre qu’une grande guerre ; mieux vaut être milliardaire que millionnaire ; mieux vaut des catastrophes limitées que des catastrophes étendues. Comment peut-on ne pas voir que sur cette voie les conditions sociales, politiques et économiques qui rendent possibles l’émergence de la guerre, l’accumulation du privilège et les catastrophes ininterrompues continueront de se perpétuer elles-mêmes ? Comment peut-on ne pas voir que de telles politiques n’offrent même pas une utilisé pratique minimale, que lorsque le vase est rempli à ras bord une seule goutte suffit à le faire déborder ? À partir du moment où l’on renonce à remettre en cause le capitalisme en tant que totalité commune à tous les types de régulation politique, préférant à la place la simple comparaison entre les diverses techniques d’exploitation, la persistance du "mal" est garantie… Plutôt que de se demander si l’on veut un maître à qui obéir, on préfère choisir le maître qui nous frappe le moins. Ainsi, toute explosion, toute tension, tout désir vers la liberté est réduit à une décision plus insipide ; plutôt que d’attaquer les maux qui nous empoisonnent, on les attribue aux excès du système. Dans ce contexte, plus la virulence avec laquelle ces excès sont dénoncés est grande, plus le système social qui les produit est consolidé. Une fois encore, la peste s’abat sur cet écran de fumée idéologique sans laisser d’échappatoire. Aussi longtemps que la question à résoudre sera celle de la manière de gérer la domination plutôt que d’envisager la possibilité de s’en débarrasser et de réfléchir à la manière de s’y prendre, la logique de celles et ceux qui gouvernent et nous dirigent continuera d’imposer les mesures à prendre dans tous les domaines de la vie.

Aux blessures doit en plus s’ajouter l’insulte. À chaque tour de vis, on nous assure que le résultat obtenu ne peut être pire que le précédent, que la politique menée – toujours tournées vers le progrès – bloquera la voie à une politique plus conservatrices, qu’après avoir souffert de tant de difficultés en silence nous sommes maintenant enfin sur la bonne route. De moindre mal en moindre mal, les innombrables réformistes qui infestent cette société nous conduisent de guerre en guerre, de catastrophe en catastrophe, de sacrifice en sacrifice. Et parce que l’on accepte cette logique mortifère de comptabilité du changement insignifiant et de soumission à l’État, à force de comparaisons entre tel et tel mal, un jour pourrait arriver où l’on placera sa propre vie sur l’échelle : mieux vaut crever maintenant que de continuer à croupir sur cette Terre. Ça doit être cette pensée qui pousse au suicide. Parce que l’on se bouche le nez afin de voter au bénéfice du pouvoir, on finit par ne plus respirer.

Comme nous l’avons vu, rester dans le contexte du moindre mal ne soulève pas trop de difficultés. Les difficultés commencent à partir du moment où l’on quitte ce contexte, à partir du moment où on le détruit. Il suffit d’affirmer qu’entre deux maux, la pire chose à faire est d’en choisir un des deux, et voilà : la police frappe à la porte. Lorsque l’on est l’ennemi de tout parti, de toute guerre, de tout capitaliste, de toute exploitation de la nature, on ne peut que sembler suspect aux yeux des autorités. C’est en fait là que la subversion commence. Refuser la politique du moindre mal, refuser cette habitude inculquée socialement qui nous incite à préserver notre vie plutôt qu’à la vivre, conduit nécessairement à mettre en jeu tout ce que le monde réel et ses "nécessités" vident de son sens. Je ne prétends pas que l’utopie est à l’abri de la logique du moindre mal – cela n’est pas garanti. Au cours des périodes révolutionnaires, c’est précisément cette logique qui a stoppé les assauts des insurgés : lorsque la tempête fait rage et que les flots menacent de tout balayer sur leur passage, il y a toujours quelque révolutionnaire réaliste pour s’empresser de détourner la rage populaire vers des demandes plus "raisonnables". Après tout, même quelqu’un qui souhaite bouleverser le monde a peur de tout perdre. Même lorsque dans ce tout il n’y a réellement rien qui lui appartient.

Dominique Miséin.

[Extrait de la brochure C’est à ça que ressemble la démocratie, Malbona Parolo, avril 2017.]

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Notes

[1Ou « Une cause pour laquelle tout le monde vote aujourd’hui » — je soupçonne que les deux significations étaient voulues en italien (traducteur d’origine).