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« O gentilshommes, la vie est courte, si nous vivons, nous vivons pour marcher sur la tête des rois. »

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Le fantôme de Deleuze place de la république

vendredi 13 mai 2016

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«  La différence entre les gens du commun et les professeurs d’université, c’est que ces derniers sont arrivés à l’ignorance après de longues et pénibles études.  »
Aphorismes, Oscar Wide.

Il y a quelque chose de profondément corrompu au royaume de la pensée radicale à la française. J’emploie le terme «  corrompu  » non pas au sens moral, mais au sens de marchandises «  gâtées  » dès leur fabrication. Le phénomène ne date évidemment pas d’aujourd’hui et le spectacle politico-culturel qu’offre la place de la République n’en est que la manifestation la plus récente. Dans le supermarché des idéologies qui y a monté ses stands, le postmodernisme occupe une place de choix. Plus particulièrement le deleuzisme, qui, manifestement, constitue l’un des dénominateurs communs du citoyennisme mille fois recyclé et adapté au goût du jour, régnant autour de la statue de la déesse tutélaire de l’Etat hexagonal, et qui ponctue les discours des politiciens à la mode, à commencer par ceux de Lordon. Vu la mythologie avantageuse qui a permis d’anoblir le deuleuzisme, de lui attribuer le titre de pensée subversive, et le rôle qu’il joue actuellement, il n’est pas inutile de revenir brièvement sur le parcours de Deleuze et de ses acolytes, sans prétendre à l’exhaustivité mais en relevant quelles furent leurs prises de positions à des périodes charnières de l’histoire auxquelles ils furent confrontés. Car Deleuze fait partie de ces personnages qui, dès les lendemains de Mai 68, eurent la prétention d’être des philosophes engagés dans des activités originales, et d’ouvrir des pistes de réflexions et d’actions au-delà des frontières tracées et verrouillées par le militantisme traditionnel. Bien que ses prises de positions n’épuisent pas la question des analyses critiques que nous pouvons porter sur ses « boîtes à outils » conceptuelles, les premières dépendent des secondes et en révèlent, dans bien des cas, le sens. Ce que les recycleurs d’aujourd’hui préfèrent occulter.

* *

Le ghetto universitaire de Vincennes, prototype de celui actuellement domicilié à Saint-Denis, fut institué par le pouvoir gaulliste pour neutraliser les tentatives de révoltes qui secouaient le monde policé des facultés et pour offrir des strapontins à des idéologues quelque peu atypiques, du moins à l’aune des canons qui réglaient alors l’activité des cénacles universitaires. A Vincennes sévirent donc ceux qui allaient devenir les fourriers du postmodernisme  : les Foucault, Deleuze et Guattari pour ne prendre que les plus connus et les plus reconnus dans les milieux de la militance polymorphe qui est apparue dans la foulée de Mai 68. Deleuze, jusqu’alors simple historien de la philosophie, participa donc, sous la dégaine du contestataire habillé en blue jeans et refusant les cours magistraux, à l’opération de récupération.

Il put déployer sans frein sa conception de «  la philosophie engagée  », résumée dans «  Qu’est-ce que la philosophie  », opuscule rédigé ultérieurement avec Guattari  : «  Les concepts, ce n’est pas du tout quelque chose de donné. Bien plus, les concepts ce n’est pas la même chose que la pensée  : on peut très bien penser sans concept et, même, tous ceux qui ne font pas de philosophie, je crois qu’ils pensent, qu’ils pensent pleinement, mais qu’ils ne pensent pas par concepts – si vous acceptez l’idée que les concepts soient le terme d’activités ou des créations originales. Je dirais que les concepts, ce sont des systèmes de singularités prélevés sur des flux de pensées. Le philosophe, c’est quelqu’un qui fabrique des concepts. Est-ce que c’est intellectuel  ? A mon avis, non.  »

De tels propos, à première vue dirigés contre le doctrinarisme à prétention universelle qui régnait alors à l’université, ne remettaient pas en cause le rôle des mandarins mais le renouvelait sous prétexte d’accompagner la multiplication des « champs » particuliers qui, après Mai 68, devaient constituer les objets de leurs recherches. Justification donc du même rôle, mais plus subtile et apparemment plus modeste, grâce à l’introduction des notions de flux et de singularité, devenues depuis lors les pénibles lieux communs de la philosophie postmoderniste. Il n’en demeure pas moins, dans l’optique de Deleuze et Guattari, que si les simples mortels étaient susceptibles de penser, merci pour eux, ils ne conceptualisaient pas dans la mesure où ils ne philosophaient pas  ! Belle insanité, alors que les révolutionnaires de l’époque rappelaient que pour penser au plein sens du terme, penser la transformation révolutionnaire du monde, il fallait abandonner le terrain de la philosophie, le terrain des seules interprétations et réinterprétations successives du monde qui constituaient l’essentiel du travail effectué dans les facultés prestigieuses, comme la Sorbonne, et la source de leur notoriété. Lorsque les deux compères affirmèrent ensuite, dans l’introduction de «  Mille Plateaux  », «  qu’il n’y a pas, qu’il n’y a jamais eu d’idéologie  », ils défendaient en réalité leur rôle d’idéologues postmodernistes. Ils dévoilaient ce qu’ils étaient et à quoi correspondait la prolifération conceptuelle à laquelle ils consacraient l’essentiel de leur activité, dans la pure tradition de l’université française, véritable cage d’écureuil tournant en roue libre, dans laquelle il ne fallait pas entrer sous peine de perdre le sens des réalités. Ce qui arriva, hélas, à pas mal de contestataires qui avaient pourtant commencé à déserter les cours officiels en Mai 68. En remplissant les salles de Vincennes pour écouter les derniers jargonneurs à la mode et pour collaborer avec eux à la fabrication et au polissage de leur «  machine de guerre  » conceptuelle, prétendument opposée à «  l’appareil d’Etat  », ils acceptaient d’être de nouveau enfermés dans l’enclos universitaire, et ils abandonnaient la moindre activité critique, en théorie comme en pratique.

En effet, dans les cours donnés par Deleuze apparaissait déjà clairement le noyau de l’idéologie qui fut formatée dans «  Mille Plateaux  » et qui était annoncée dans ses œuvres de jeunesse consacrées à l’histoire de la philosophie  : la prétention d’avoir dépassé la dialectique du négatif au bénéfice d’affirmations plurielles, a priori porteuses de ruptures partielles, dont la mise en réseaux «  horizontaux  » et la convergence devaient faciliter l’émergence de quelque chose de neuf, au-delà de l’horizon «  vertical  », verrouillé par la hiérarchisation traditionnelle des pensées et des actes, formalisée par l’action et l’organisation en parti. «  Renversement de perspective  » sans pareil à écouter les propos de nos deux modestes inventeurs qui «  oubliaient  » que, en matière d’appréciation du rôle des partis, Simone Weil avait énoncé à l’aube des années 1940, dans les «  Notes sur la suppression générale des partis politiques  », des critiques autrement plus intéressantes. Bref, dans leur optique, de tels «  rhizomes  » étaient en eux-mêmes porteurs de radicalité, sans même que nous ayons vraiment besoin de nous interroger sur les objectifs poursuivis. En Mai 68, les révoltés avaient lancé  : «  Soyons réalistes, exigeons l’impossible  !  » Mine de rien, à travers leur histoire de «  rhizomes  », Deleuze et Guattari rétrogradaient vers des conceptions qui rappelaient le «  possibilisme  » d’antan, défendu par des réformistes comme Berstein, à la veille de la Grande Guerre  : «  Le mouvement est tout, le but final n’est rien.  » En fait, dès la fin des années 1960, les deux compères, sans oser l’affirmer crûment, étaient déjà plutôt hostiles aux tentatives de subversion globale. Ils les considéraient comme génératrices de totalitarisme, comme des héritières de la «  transcendance  » propre à la théologie, reprise par le rationalisme, puis par l’étatisme. Par suite, ils appelaient à la création de «  plans d’immanence  », bref d’espaces, de réseaux et de cercles qui, vu leur positivité radicale présumée, n’avaient même plus besoin de critiquer l’univers des partis. Il leur suffisait de les ignorer en quelque sorte. Posture qui permettait au célèbre tandem d’occulter le rôle contre-révolutionnaire tenu en Mai 68 par le PCF et les organisations de masse qui lui étaient subordonnées, CGT en tête. La suite le confirma.

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En France, alors que l’aventure grotesque de Vincennes n’était pas encore terminée, du côté de Bologne, en Italie, dès le printemps 1977, la situation devenait explosive. Le pouvoir d’Etat, en la personne du maire communiste de la ville, fit intervenir les blindés des carabiniers. A l’automne de la même année, l’ordre pour l’essentiel rétabli, tous les cercles, les groupes et les partis hostiles à la révolution, PCI compris, organisèrent l’énorme spectacle politico-culturel qui porta l’estocade à ce qui restait de subversif dans les oppositions encore vivaces. De nombreux textes critiques existent sur le sujet depuis des décennies, par exemple «  Prolétaires si vous saviez  » et, désormais, l’article collectif  : «  Brève relation sur la décomposition de la contre-culture en Italie  », datant du milieu des années 1980, qui montre le rôle de frein que joua l’idéologie deleuzienne, est disponible.

A ce titre, «  La Déclaration des intellectuels français  » invités à participer au spectacle de l’automne, rédigée pour l’essentiel par Deleuze, est édifiante  : «  Nous n’avons jamais comparé l’Italie et le Goulag. Nous n’avons jamais prétendu mener d’action systématique contre le PCI. Nous n’avons strictement rien à voir avec les nouveaux philosophes ni avec leur anti-marxisme, ni avec un anti-marxisme quelconque. Nous constatons seulement que le PCI est le premier parti communiste en Europe de l’Ouest à ne plus être dans l’opposition. Nous n’opposons pas le spontanéisme des masses à l’organisation du parti, mais nous croyons au caractère constructiviste de certaines agitations de gauche qui ne passent pas nécessairement par le compromis historique.  »

Depuis des années, les «  semeurs de peste  », à Bologne et ailleurs, combattaient le PCI, parti de l’ordre d’autant plus dangereux qu’il bénéficiait encore de la confiance de nombreux prolétaires. Le «  compromis historique  » avait pour fonction de faciliter la liquidation des poussées subversives endémiques qui secouaient le pays, y compris en déchaînant contre elles la coercition d’Etat la plus implacable. Or, dans «  La Déclaration  », la fonction contre-révolutionnaire du «  compromis historique  » est occultée. Le parti qui le porte, censé être ignoré par les apôtres des «  révolutions moléculaires  », réapparaît brutalement comme force incontournable avec laquelle il est conseillé de coexister. Les antagonismes réels étaient ainsi refoulés, voire niés. À commencer par celui existant entre la hiérarchie du parti et la spontanéité des «  semeurs de peste  ». A Bologne, l’idéologie constructiviste à peine née était déjà morte. Ses promoteurs, Deleuze en tête, jouèrent en réalité le rôle de rabatteurs pour le PCI et pour l’ensemble des groupes qui, comme «  Lotta continua  », tentaient d’éviter les retours de flammes révolutionnaires. «  Je crois que Guattari et moi, nous sommes restés marxistes  », dira plus tard, dans «  Pourparlers  », Deleuze. Le terme «  léniniste  » conviendrait mieux, vu les positions qu’ils adoptèrent à Bologne et par la suite, après leur retour en France. C’est pourtant au cours de la période bolognaise qu’est apparu le mythe selon lequel les mécanos des diverses «  boîtes à outils  » postmodernistes, Foucault, Deleuze, Guattari, voire Derrida, étaient des phares de la pensée subversive. Mythe créé et amplifié par des leaders de l’autonomie comme Negri.

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De 1977 à 1981, Deleuze et Guattari tournèrent l’essentiel de leur critique contre la droite au pouvoir. En 1977, ils accusèrent ainsi, dans «  Le Monde  », le ministère de l’Intérieur, Bonnet, de préparer l’extradition «  d’hommes de gauche allemands  », à commencer par Croissant, l’avocat de la RAF, à la demande de Bonn. Dès 1980, à la veille de l’élection de Mitterrand, tout en accordant leur soutien à la candidature «  scandaleuse  » de Coluche, ils firent dans les coulisses campagne pour la gauche. En témoignent les «  pourparlers  » menés à Vincennes, ainsi que les racolages dans les réunions gauchistes et écologistes effectués par Guattari, beaucoup plus présent sur le terrain de la militance que Deleuze. A la même époque, les révolutionnaires les plus lucides, en parfaite contradiction avec l’attitude des bricoleurs des «  révolutions moléculaires  », stigmatisaient l’arrivée programmée de la gauche au pouvoir comme opération destinée à faciliter la modernisation du capital et de l’Etat que la droite en déroute ne pouvait plus réaliser.

Le summum de l’opportunisme fut atteint avec la présence remarquée de Deleuze, enthousiasmé, à l’intronisation de Mitterrand au Panthéon. Puis avec la participation de Guattari, par l’intermédiaire de Lang le démagogue, à la mise en place des spectacles et des médiations politico-culturelles, telles que «  La fête de la musique  », destinés à amuser les supporters de la gauche et à leur offrir, à défaut de brioches, des jeux. Histoire de leur faire avaler la soupe aigre en préparation. En 1981, Deleuze fit encore sensation en refusant de signer la pétition lancée par quelques «  intellectuels engagés  » à la Bourdieu, dénonçant la position «  neutraliste  » de Mitterrand lors du coup d’Etat effectué en Pologne par le général Jaruzelski. L’instauration de l’état d’exception était destinée à écraser les insoumis qui commençaient à traiter Walesa, le leader de Solidarnosc, de briseur de grèves. Elle fut qualifiée par l’Elysée «  d’affaire intérieure polonaise  ». Deleuze, via «  Libération  » confirma son intention de ne pas «  mettre dans l’embarras le gouvernement socialiste qui venait juste de s’installer  ». Les individus pourchassés en Pologne et qui croyaient au mythe de la France «  Terre d’asile  » n’avaient qu’à aller ailleurs  ! C’est bien connu depuis Henri IV  : Paris vaut bien quelques messes  ! Et l’Elysée quelques restrictions mentales jésuitiques et quelques adaptations de l’idéologie des «  révolutions moléculaires  » aux injonctions de la raison d’Etat  ! En récompense, Deleuze n’obtint que des grimaces de sympathie de la part de Mitterrand. Guattari, par contre, plus impliqué dans les activités des cercles proches de la présidence, reçut des mains de Lang, en 1983, la médaille de Commandeur des arts et des lettres. Il l’accepta «  non pas à titre de récompense pour services rendus à l’Etat  », mais «  parce c’était l’un de ses amis proches qui lui remettait  ». La «  subjectivité  » sans pareille de nos pourfendeurs de «  l’objectivisme de la Raison  » atteignait là son stade terminal  : la pure hypocrisie qui caractérise les larbins de l’Etat.

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A l’enthousiasme succéda la déception. Mais les aigreurs d’estomac accompagnées parfois d’accès d’indignation morale, sur les extraditions de Basques par exemple, étaient dues au fait que nos incomparables philosophes, qui avaient favorisé la venue au pouvoir du PS, épaulé par le PCF, n’étaient pas reconnus à leur juste valeur, à titre de conseillers du prince. Dans leur philosophie, il y avait certes beaucoup de «  gammes  », de «  variations  » et de «  ritournelles  », pour reprendre les métaphores musicologiques qu’ils utilisaient pour justifier les virages opportunistes qu’ils négociaient en fonction des circonstances. Mais, en ce qui concerne leurs appréciations des signataires du «  Programme commun  », ce fut toujours, pour l’essentiel, le même son de cloche répétitif qui résonna, en dépit des infamies que ceux-ci avaient commises dans l’opposition, puis au pouvoir en quatre ans à peine.

En 1985, dans l’interview donné à «  L’Autre Journal  », intégrée à «  Pourparlers  », Deleuze affirmait encore  : «  D’un régime socialiste, beaucoup de gens attendaient de nouveaux types de discours. Des discours très proches des mouvements réels, et capables dès lors de se concilier ces mouvements, en constituant les agencements compatibles avec eux. La Nouvelle Calédonie, par exemple. Quand Pisani a dit  : “De toute manière, ce sera l’indépendance”, c’était déjà un nouveau type de discours. Cela signifiait  : au lieu de faire semblant d’ignorer les mouvements réels pour en faire l’objet de négociations, on va tout de suite reconnaître le point ultime, la négociation se faisant sous l’angle de ce point ultime, accordé d’avance. […] Le rôle de la gauche, qu’elle soit ou non au pouvoir, c’est de découvrir des types de problèmes que la droite cache. Or, il semble malheureusement qu’on puisse parler à cet égard d’une véritable impuissance à informer. Il y a certes des choses qui excusent beaucoup la gauche  : c’est que les corps de fonctionnaires, les corps de responsables, ont toujours été de droite en France. […] Les socialistes n’avaient pas les hommes pour transmettre et même élaborer leurs informations, leurs manières de poser les problèmes. Ils auraient dû faire des circuits parallèles, des circuits adjacents. Ils auraient eu besoin des intellectuels comme intercesseurs. Mais tout ce qui s’est fait dans cette direction, ça a été des prises de contact amicales, mais très vagues. […] La gauche a besoin d’intercesseurs libres, à condition qu’elle les rende possibles. Ce qui a été dévalorisé, à cause du parti communiste, sous le nom ridicule de “compagnons de route”.  »

En 1985 donc, Deleuze en était encore à chercher des «  excuses  » à la gauche, à la veille de la première «  cohabitation  » avec la droite, sous la présidence de Mitterrand, et à déplorer que le pouvoir d’Etat ne fasse pas suffisamment appel à lui et à ses acolytes, par exemple sur la question coloniale en Nouvelle-Calédonie. Il ne trouvait rien de mieux à faire que de soutenir le plan Pisani qui visait à négocier l’autonomie avec les chefs opportunistes du FLNKS et à isoler, voire à liquider, les radicaux qui s’en éloignaient. De plus, il passait sous silence le fait que Guattari continuait à jouer le rôle d’intercesseur politico-culturel auprès de l’Elysée. Ce qui amena le même Guattari en 1987, donc en pleine «  cohabitation  », à rédiger, dans la veine du «  multiculturalisme  » qui ferait prétendument la «  spécificité  » de l’Etat nation à la française, le discours de Mitterrand à la Sorbonne sur les relations entre la culture et le pouvoir, sur «  la culture comme source du pouvoir  » d’après le chef de l’Etat  ! A quelques mois à peine de l’affaire d’Ouvéa, où les commandos de choc envoyés par l’Elysée furent chargés, par la mise en œuvre de la terreur sans phrase ni ritournelle, de rappeler aux têtes chaudes de l’archipel en quoi consistait la raison d’Etat républicaine.

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Dans les dernières années de sa vie, Foucault avait prédit que «  quelque jour, le siècle sera peut-être deleuzien  », espérant qu’il serait peut-être aussi foucaldien. Par malheur, il a eu en grande partie raison et les décennies suivantes, les rêves des postmodernistes, qui sont nos cauchemars, prirent corps. L’emploi de leurs «  boîtes à outils  » conceptuelles dépassa largement le cercle des universités françaises. Elles furent reconnues et recyclées à l’envi non seulement par bon nombre de prétendus contestataires à travers le monde, dans les milieux universitaires au premier chef, sous la marque de fabrique «  French Theory  », mais aussi par des gestionnaires du capital et de l’Etat, y compris par des généraux, membres de cercles de réflexion militaires. Ce qui est logique car le deleuzisme n’a jamais pris à partie que les modes de domination les plus figés et les plus traditionnels qui étaient ébranlés et, en partie, déjà obsolètes. En ce sens, il a plutôt annoncé ce qui constitue aujourd’hui l’un des modes les plus sophistiqués d’organisation du capital et de l’Etat, grâce à la création et à la multiplication des technologies miniaturisées permettant la mise en relation des citoyens atomisés et même des institutions qui les chapeautent sur le modèle des réseaux. Réseaux dont la prolifération à la base de la pyramide sociale et étatiste n’en ébranle nullement ni les fondations, ni le sommet, le siège du pouvoir. Bien au contraire.

Les rédacteurs de «  Mille Plateaux  » en avaient d’ailleurs à moitié conscience, comme le montre la note suivante  : «  Le caractère principal du système acentré, c’est que les initiatives locales sont coordonnées indépendamment de l’instance centrale. […] Il arrive même que des généraux, dans leur rêve de s’approprier les technologies de guérilla, fassent appel à des multiplicités de modules synchrones, ne comportant que le minimum de pouvoir central et de relais hiérarchiques.  » Ce qu’ils occultaient, c’est que Lénine, dans le cadre de la conquête insurrectionnelle du pouvoir par le Parti, avait déjà préconisé ce mode d’organisation dès la révolution de 1905, dont l’importance avait d’ailleurs été signalée par Clausewitz, dans des notes concernant la résistance espagnole à l’époque de l’invasion napoléonienne. Mode d’organisation qui fut généralisé à l’époque de la multiplication des guérillas nationalistes à travers le monde, à commencer par la guérilla maoïste en Chine dès la fin des années 1920, «  machine de guerre nomade  » par excellence comme le montre «  La Longue Marche  ».

En d’autres termes, contrairement à ce que prétendent nos deux bricoleurs de concepts, les «  machines de guerre  » ne constituent nullement des «  agencements  » antérieurs à la constitution des «  appareils d’Etat  » ou qui leur seraient étrangers et, par suite, qui leur seraient préférables. Ce que croyait déjà Bataille, le principal créateur du mythe sur le guerrier sauvage sans foi ni loi, hostile à la civilisation et à la morale d’origine chrétienne. Aujourd’hui, même des têtes pensantes de Tsahal sont furieusement deleuziennes, tel le général Naveh  : «  Plusieurs concepts élaborés dans “Mille Plateaux” nous sont devenus essentiels. […] Ils nous ont permis de rendre compte de situations contemporaines que nous n’aurions jamais pu expliquer autrement. […] Le plus important est la distinction que Deleuze et Guattari ont établie entre les concepts d’espaces lisses et striés […] qui renvoient aux concepts organisationnels de machine de guerre et d’appareil d’Etat. L’armée israélienne utilise maintenant souvent l’expression “lisser l’espace” pour parler de la façon d’aborder des opérations dans des espaces comme s’ils n’avaient aucune frontière.  » Les Palestiniens apprécieront.

* *

En réalité, le deleuzisme n’a jamais eu le moindre caractère subversif. Contrairement à ce qu’affirme la mythologie avantageuse qui a cours aujourd’hui, et qui est recyclée et diffusée sans cesse, comme pâtée prédigérée, destinée à être ingurgitée par des individus révoltés, certes sincères mais en général jeunes et naïfs, à la recherche d’idées et d’expériences hors des sentiers battus. Ce bourrage de crâne, destiné à désamorcer de façon préventive toute tentative de rupture effective avec le monde de la domination et, au contraire, à faciliter son maintien sous de nouveaux costumes plus présentables, Lordon, les philosophes de bazar et les politiciens qui l’entourent y contribuent, en toute connaissance de cause, place de la République, dans des facultés et dans des assemblées tenues, avec des leaders syndicalistes à la Bourse du travail, à commencer par ceux de SUD. A des degrés divers, ils jouent le rôle de rabatteurs pour la gauche de la gauche officielle, pour des politiciens comme Mélenchon qui, bien entendu, demeurent dans les coulisses du théâtre de marionnettes. Leur appel, «  Pourquoi nous soutenons la jeunesse  » paru sur «  Lundi matin  », critiqué dans «  Hazan et la police, du bolchevisme au postmodernisme  », en est la manifestation la plus évidente.

D’ailleurs «  Lundi matin  » est actuellement le site qui repasse en boucle les thèmes deleuziens pour justifier l’injustifiable. Sa réputation sulfureuse est parfaitement usurpée, à l’image de celle de la défunte revue «  Tiqqun  » dont il recycle manifestement pas mal de thèses. Exemple entre mille, tiré de l’article «  Quelques axiomes pour les Nuits debout  »  : «  La multitude de Nuit debout ne tourne plus son action vers les médias, les institutions ou le public des démocraties légales, elle tend au contraire à se constituer en forces stratégiques immanentes, aux pratiques variées, dont l’organisation et les structures affleurent peu à peu.  » Affirmation mensongère, dans l’esprit du maître à penser, qui camoufle la sinistre réalité de la place de la République. A savoir qu’y dominent, à titre de «  multitudes  » qui «  émergent  », de multiples idéologies, toutes plus indéfendables les unes que les autres, y compris le racialisme à la mode du PIR et l’antisémitisme qui va avec. Toutes y cohabitent et prolifèrent, sous prétexte justement de ne rien imposer d’unique à personne, alors même que leurs porte-voix acceptent et même reconduisent souvent le discours le plus partagé, celui du souverainisme et de l’étatisme, présentant l’Etat nation hexagonal comme le rempart contre les ravages attribués au «  néolibéralisme  », à la «  finance mondiale  », etc.

«  Lundi matin  » est la parfaite expression, sous couverture deleuzienne, de la préparation faisandée qui intoxique pas mal de têtes, y compris en ce qui concerne l’appréciation portée sur les religions, l’islam au premier chef. Bataille, l’amoraliste adepte du mysticisme «  sans Dieu  » sombre et cruel, revu par Deleuze et Foucault, est ainsi mobilisé dans «  La Guerre véritable  » [1], daté de novembre 2015. D’après l’auteur, «  nous ne serons pas les premiers ici à défendre l’antique thèse que la liberté commence par le fait de ne pas redouter la mort, et qu’en la matière il semble que les assaillants de vendredi dernier soient un peu plus affranchis que “nous”  ». «  Viva la muerte  !  », à l’image des phalangistes, en quelque sorte. Présenter des porte-flingues de Daesh, bardés de technologie, comme les héritiers des guerriers d’antan, étrangers au culte de la marchandise à laquelle «  nous  » serions soumis dès que nous écoutons du rock ou que nous buvons de la bière en terrasse – à supposer que ces guerriers aient existé ailleurs que dans l’imagination morbide de Bataille –, il fallait oser  ! Elle est passée à la trappe, la critique de la morale ascétique, bien caractérisée par Nietzsche, dans «  Par-delà le bien et le mal  », comme «  le narcotique des castes sacerdotales  » aspirant à «  l’extermination de la vie  ».

Comme la majorité des articles paraissent avoir été rédigés par des scribes regrattant et recopiant laborieusement les manuscrits de Deleuze, les gestionnaires de «  Lundi matin  » ont fait appel à quelques notoriétés spécialisées dans l’art de noyer le poisson et de concilier les contraires, histoire de tenter de relever le niveau, au moins celui du style. D’où la présence remarquée de Colson, l’universitaire lyonnais qui tente de refonder l’anarchisme sur la philosophie, le deleuzisme y occupant la place d’honneur, de la même façon que Marx fonda le marxisme sur la science newtonienne. Rôle d’intercesseur auquel il se prête avec complaisance, comme la revue «  Réfraction  » à laquelle il participe, le faisait avec «  Tiqqun  », recouvrant de ses conceptions à géométrie variable, sortes de «  plans d’immanence  » conceptuels, y compris sur l’islam, les énormités et même les infamies racialistes qu’affiche le site.

* *

Pour conclure, je sais bien que la différence entre l’époque actuelle et celle où sévissait Deleuze est de taille. Premièrement, aujourd’hui, c’est en quelque sorte la gauche caviar au pouvoir qui a pris la place de la droite des lendemains de Mai 68 et, deuxièmement il n’y a pas de poussées subversives à liquider, mais, au mieux des manifestations d’effervescence à calmer et des poignées de jeunes rétifs à qui l’Etat a décidé d’inculquer le sens du devoir civique, par la force si nécessaire, comme nous le voyons ces dernières semaines. Pourtant, sans faire d’analogies faciles, il est nécessaire de rappeler ce que le deleuzisme, qui réapparaît place de la République et ailleurs, représente. Certes, «  l’expérience est la lanterne qui éclaire le chemin déjà parcouru  », d’après le proverbe chinois. Elle ne peut en aucun cas servir de substitut à l’imagination créatrice au meilleur sens du terme, à l’imagination subversive, qui fait cruellement défaut aujourd’hui. Mais, au moins peut-elle servir à ne pas retomber dans des ornières connues, trop connues. C’est dans cet esprit que j’ai rédigé ces quelques paragraphes. En espérant pouvoir les partager avec d’autres individus que le monde de la domination insupporte et qui désirent l’anéantir.

deleuze_place_de_la_republique_bis.pdf
Julius, mai 2016.
Pour toute correspondance : julius75@free.fr

[1NdNF : A ce propos, on pourra lire une critique conséquente de ce texte ici.