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La métaphysique du Progrès

Par Dwight Macdonald (1906-1982)

lundi 2 octobre 2017

Ceux qui construisent leur philosophie politique sur l’idée de progrès ont tendance à justifier les moyens par la fin, le présent par l’avenir, l’ici par le lointain. Le progressiste peut accepter une guerre en tant que moyen en vue d’une fin, la paix ; il peut, comme en URSS, s’accommoder d’un présent pénible en fixant du regard un avenir idéal ; il peut justifier que l’individu soit privé de liberté dans l’immédiat si cela permet à long terme une organisation cohérente de la société. S’il est capable de tels prodiges d’abstraction, c’est parce que le progressiste, si prompt à taxer les autres de « métaphysiciens » ou d’« utopistes », est en réalité l’archétype du métaphysicien de notre temps, prêt à sacrifier indéfiniment et à très grande échelle les intérêts réels, matériels, concrets d’êtres de chair et sang sur l’autel du concept métaphysique de Progrès dont il postule (en termes métaphysiques là encore) qu’il est la « véritable essence » de l’histoire.


D’ailleurs, sur quoi cette idée repose-t-elle ? Sur rien moins que cette hypothèse audacieuse – que le progressiste avance comme découlant du plus élémentaire bon sens : les avancées scientifiques feraient, par nature, le bien de l’humanité. Ces avancées, admet-il, ne vont pas sans certaines dérives regrettables. La bombe atomique en est une, de même que le nouveau « spray à microbes » que nos scientifiques sont en train de mettre au point, et en comparaison duquel la bombe semblera tout à fait bénigne. Un membre anonyme du Congrès nous offre une présentation lyrique de ses potentialités :

« Ils ont mis au point une arme capable d’éliminer toute forme de vie dans une grande ville. C’est une solution de microbes, et on peut la pulvériser depuis un avion […]. Elle garantit une mort rapide et sûre. On ne serait pas obligé d’inoculer un microbe à chaque habitant de la ville. L’opération peut être faite en une seule fois, car ses effets se propagent rapidement. » (New York Times, 25 mai 1946.)

D’après le métaphysicien scientifique, ce genre de chose s’apparente à une malencontreuse dérive du progrès, une perversion. Il fera remarquer que ce spray à microbes a également vocation, sous la forme du DDT, à débarrasser l’humanité de ces satanés insectes qui occasionnent chaque année 5.678.945.001 dollars de dégâts dans ce seul pays (votre chiffre sera le mien). Il conclura que le problème ne réside pas dans l’objet, mais dans son utilisation, en l’occurrence dans le fait de le pulvériser sur les personnes et non sur les insectes. Pour résoudre ce problème, dit-il, il faut développer encore davantage notre esprit scientifique, étendre le champ d’action de la démarche scientifique au détriment de l’éthique – une approche que, s’il est marxiste, il qualifiera de « dialectique ». Si vous lui suggérez qu’il y a peut-être plus de mal que de bien dans le progrès scientifique, non dans le sens où un tel progrès serait intrinsèquement (c’est-à-dire de façon métaphysique) bon ou mauvais, mais au sens historique, dans la mesure où jusqu’à maintenant les effets négatifs de chaque avancée technologique semblent peser plus lourd que les effets positifs, et qu’avec la bombe atomique et ce nouveau DDT-pour-le-peuple cette tendance risque de se renforcer – si vous avez l’audace de lui soumettre une idée aussi étrange, il s’emporte. Vous vous entendrez alors dire – et je parle d’expérience – que vous êtes :

1° un ascète qui rejette les satisfactions terrestres et humaines au profit d’une sorte de mortification de la chair ;

2° un rêveur utopiste dont le jugement, aussi méritoire soit-il sur le plan éthique, est dénué de tout fondement pratique et n’a pas la moindre chance de réalisation historique.

Il me semble que l’on peut rétorquer, dans les deux cas, que le plus fou n’est pas celui qu’on croit.

1° Personnellement, je n’ai rien d’un ascète. Si je suis sceptique à l’égard du progrès scientifique, c’est justement parce que j’accorde de l’importance aux satisfactions humaines et terrestres. Les vrais matérialistes, aujourd’hui, sont ceux qui rejettent le matérialisme historique. Car la maîtrise de l’humain sur la nature s’est renversée en une emprise inédite de la nature sur l’humain. L’organisation toujours plus efficace de la technologie sous forme de vastes concentrations de producteurs disciplinés suppose la société de masse moderne, qui suppose elle-même le contrôle autoritaire et le type d’idéologie nationaliste irrationnelle – infra-rationnelle, plutôt – qui ont été poussés à leur paroxysme en Allemagne et en Russie. La grande puissance actuelle qui a la culture la plus matérialiste, dont les dirigeants se réclament du marxisme et où le progrès suscite partout un optimisme béat, est aussi le pays où l’homme est le plus étranger à ce qu’il produit, celui dont les citoyens vivent comme des abeilles ou des fourmis et non comme des humains, et dont les soldats, fraîchement débarqués de la patrie du progrès matériel et des plans quinquennaux, se retrouvent abasourdis devant l’abondance, le luxe et le confort d’un pays comme la Bulgarie, et tueraient père et mère pour posséder une bicyclette. En ce qui nous concerne, nous allons peut-être mourir au cours de la prochaine guerre parce que la fission atomique est la dernière découverte scientifique en date, et que le progrès repose sur l’avancée de la science.

Essayons d’imaginer la réaction d’une personne simple d’esprit à qui l’on exposerait ce genre de clichés modernes : par exemple, qu’il faut en passer par la dictature pour arriver au socialisme (« Bien sûr que l’Union soviétique n’est pas une démocratie, mais c’est le seul moyen d’amener un pays sous-développé à un niveau compatible avec des institutions démocratiques – vous verrez dans cinquante ans ! »), ou que la fission atomique est le moyen ultime d’accéder à un paradis d’abondance. Cette personne pourrait considérer que de telles formules ne sont pas tellement éloignées de la promesse d’une vie meilleure dans l’Au-delà, sur laquelle s’est largement appuyé le catholicisme.

2° Le fait que tant d’intellectuels occidentaux montrent des signes de ce que Sidney Hook a appelé « le nouvel épuisement nerveux » – c’est-à-dire un scepticisme à l’égard du progrès scientifique – revêt peut-être une importance historique, car les intellectuels anticipent souvent sur ce qu’éprouvent la majorité des gens. Est-il insensé de croire qu’à mesure que la vie dans cette jungle scientifiquement planifiée se fait de plus en plus insupportable, un nombre croissant de gens deviendront adeptes de ce que l’on pourrait appeler le matérialisme humain (par opposition aux matérialismes historique et progressiste) ? Qu’ils finiront par préférer vivre sans congélateurs si le système industriel nécessaire à leur production est le même qui produira la troisième guerre mondiale ? Ou qu’ils préféreront disposer de moins de voitures, ou de voitures de moindre qualité, voire préféreront s’en passer complètement si le prix à payer pour obtenir « plus » et « mieux » est un embrigadement des individus à une échelle telle qu’il leur sera interdit de se comporter humainement les uns envers les autres ?

J’attire l’attention du lecteur sur la conjonction « si » dans les phrases qui précèdent. Je ne suis pas en train de dire que la production automobile implique nécessairement la guerre et la bureaucratie ; je me contente de proposer une piste d’action pour le cas où cette hypothèse se vérifierait. Savoir jusqu’à quelle échelle il est possible de conserver de bonnes institutions, et comment utiliser la recherche scientifique à bon escient, sont des questions complexes. La réponse dépendra, d’une part, de ce que nous jugerons souhaitable ; et d’autre part de ce que la science et la technologie elles-mêmes peuvent nous apprendre sur les moyens de concrétiser ces choses souhaitables, à un moment et dans un temps donnés. J’ai le sentiment qu’à partir d’un certain stade de développement scientifique, les effets négatifs supplantent nécessairement les effets positifs, et ce, dans tout système social imaginable. Mais je n’en suis pas sûr du tout.

Paul et Percival Goodman, par exemple, sont arrivés à la conclusion inverse : d’après eux, il est théoriquement impossible que l’efficacité technique et la morale entrent en conflit, cela ne peut arriver que du fait de l’indigence de notre culture, dans laquelle le concept d’efficacité est biaisé. Ils diraient par exemple que les économies que nous réalisons en fabriquant des automobiles sur des sites de production gigantesques comme à River Rouge ne représentent rien au regard du gaspillage induit par les longues distances parcourues par les ouvriers qui y travaillent, et en comparaison des infrastructures énormes nécessaires à l’acheminement des produits, etc. C’est ce qu’ils démontrent dans leur ouvrage, Communitas [1]. C’est peut-être vrai ; je l’espère.

Je voulais simplement souligner que contrairement à ce que prétendent les progressistes, la question reste entière de savoir comment concilier l’efficacité industrielle et le bien de l’humanité.

Notes

[1Communitas : Means of Livelihood and Ways of Life, Chicago, University of Chicago Press, 1947.