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La Révolte au camp

Par Georges Darien (1890)

lundi 28 août 2017

—Par ici ! caporal ! Par ici ! Ne laissez pas vos hommes entrer dans le camp, s’écrie le capitaine Mafeugnat aussitôt qu’il nous aperçoit.


Et il sort, en faisant de grands gestes, d’une des deux maisonnettes bâties sur la petite esplanade qui précède les retranchements élevés autour de l’emplacement des marabouts.

Les gradés, un sergent et un caporal, sortent aussi de leur cahute et font quelques pas au devant de nous.

— Mais, qu’est-ce qu’il a à nous appeler ? me demande Queslier. Est-ce qu’il se figure que nous arrivons avec l’intention de lui servir de gardes du corps ? Ah ! mais non ! Moi, d’abord, j’ai bien envie d’aller tout de suite retrouver les autres.

Ils nous appellent aussi, les autres. Ils sont réunis en groupe compact, au milieu du camp, devant les tentes et, par-dessus le parapet, nous font signe de venir les rejoindre. Pourquoi pas ? Le capitaine va évidemment nous faire camper à part, nous enjoindre de ne pas communiquer avec eux et, si nous enfreignons sa défense, il pourra nous accuser d’avoir refusé de lui obéir. Jusqu’à présent, nous n’avons reçu aucun ordre direct ; le capitaine n’a parlé qu’au caporal qui nous conduit,—le caporal Fleur-de-Gourde, comme Hominard vient de le baptiser en route.—Queslier me pousse le coude… Nous sautons le fossé, lui et moi, et nous avons franchi le retranchement avant que le cabot ait eu le temps de se retourner.

— Voulez-vous revenir ici ! s’écrie-t-il, furieux de s’être laissé manquer de respect devant un capitaine ; voulez-vous !…

L’émotion arrête la parole dans sa gorge. Les huit camarades, Hominard en tête, viennent de lui passer entre les jambes et ont pris le même chemin que nous.

— Vous aurez de mes nouvelles ! tas de bandits ! hurle le capitaine qui a vu de loin la scène et qui reprend le chemin de sa maison en nous tendant le poing.

— Ses menaces et rien, dit le Crocodile en haussant les épaules, c’est absolument le même tabac.

— Depuis ce matin, ajoute Acajou en ricanant, chaque fois qu’il nous donne un ordre, c’est comme s’il pissait dans un violon pour faire de la musique. Quand on a un frère à venger, conclut-il tragiquement, on ne connaît plus rien.

Encore un drôle de type, ce gamin, dont l’impudence effrontée couvre la résolution audacieuse et qui écrase honteusement, entre deux phrases de mélodrame ou deux couplets de beuglant, sa sensibilité de petite fille. On sent qu’il a au plus haut degré la rancune de l’injure subie, cet avorton, qu’il l’a conservera pendant des années, s’il le faut, mais qu’il ne l’effacera complètement que lorsqu’il aura fait payer l’insulte à l’insulteur, par une mauvaise plaisanterie, un mauvais tour—ou un mauvais coup.—Pour le moment, il demande l’abatage immédiat des chaouchs, capitaine en tête.

— Oeil pour oeil, dent pour dent ! Qu’est-ce que tu en penses, Rabasse ?

Rabasse nous explique comment Barnoux a été assassiné. Il avait, paraît-il, parmi les sapeurs du génie qui dirigent les travaux du bordj qu’on construit à côté du camp, un camarade, un Bordelais comme lui. Ce camarade est parvenu, hier, 14 Juillet, à la faveur du désordre qu’avaient produit les différents jeux organisés pour célébrer la fête, à lui passer quelques bouteilles de liqueur. Barnoux était en train de les vider, le soir, après l’extinction des feux, avec les hommes de son marabout, quand le sergent Craponi, faisant une ronde, a entendu du bruit et est entré dans la tente. Il s’est aperçu de ce qui se passait et a fait sortir Barnoux qu’il a amené devant le capitaine.

— Dites-moi de qui vous tenez ces bouteilles, lui a dit Mafeugnat.

Barnoux, naturellement, a refusé. Le capitaine a donné l’ordre de le mettre aux fers. Comme il résistait, Craponi, l’Homme-Kelb et Mouffe se sont précipités sur lui et l’ont mis à la crapaudine ; puis, pour que personne ne vînt le détacher, ils l’ont transporté devant leur maison. Là, Barnoux ayant poussé quelques plaintes, les trois brutes ont été prévenir le capitaine qui est venu demander au patient s’il voulait se taire.

— Vos cris empêchent tout le monde de dormir. Voilà les sergents qui assurent que vous ne leur laissez pas fermer l’oeil.

— Mon capitaine, je ne crie et je ne me plains que parce que je souffre. On a serré les fers tellement fort que j’ai les poignets brisés. Vous pouvez regarder si ce n’est pas vrai.

— Je m’en moque, vous n’avez que ce que vous méritez.

— Mon capitaine, un homme ne mérite jamais d’être traité comme je le suis. Si vous aviez un peu de coeur, vous le comprendriez…

— Le bâillon ! mettez-lui le bâillon ! s’est écrié le tortionnaire aux trois galons.

Et les chaouchs, après avoir enfoncé de force un chiffon sale dans la bouche de leur victime, lui ont entouré la tête avec des serviettes et des cordes.

— Toute la nuit, nous dit Rabasse, il est resté là, jeté sur le sable comme un paquet. Et ce matin, au jour, le factionnaire, ne le voyant pas remuer, s’est approché. Il l’a secoué et s’est aperçu qu’il était mort étouffé. Aussitôt, le capitaine l’a fait mettre dans le tombereau du génie et…

— Oui, nous avons rencontré l’Amiral en route.

— Ah ! si tu avais vu le camp ce matin ! s’écrie le Crocodile. Tout le monde était en révolution. Vrai ! je ne sais pas comment ils sont encore en vie, les chaouchs !

— Il faudrait pourtant se décider, dit Acajou. Moi, je mets une boule noire, et toi ?

Moi, je mets une boule blanche. Oui, une boule blanche. Je viens de jeter un coup d’oeil sur les visages des individus qui m’entourent et, certes, si j’ai découvert quelques faces décidées, j’ai vu bien des physionomies d’indécis et d’irrésolus. Je devine que j’ai devant moi des abêtis qui n’ont même pas eu le courage d’être lâches tout de suite et qui se sont emballés, ce matin, surtout parce qu’ils ont vu éclater l’indignation de quelques crânes. Leur demi-journée d’insoumission commence à leur peser, et je sens que, malgré eux peut-être, d’un instant à l’autre, leur colère va tomber à plat. Ces moutons transformés subitement en loups vont redevenir des moutons. Je sens qu’il n’y a rien à tenter avec ces molasses. Je sens que, si nous levions nos fusils contre les assassins de Barnoux, ils se précipiteraient pour nous retenir les bras,—heureux de racheter leur rébellion par de l’aplatissement,—ou nous casseraient la tête par derrière.

Et puis, je ne suis pas d’avis de recourir à la violence. Si j’avais été là ce matin, à quatre heures, quand on a relevé le cadavre, j’aurais été le premier à prêcher la révolte et peut-être à envoyer une balle dans la peau d’un des étrangleurs. Maintenant il est trop tard.

Il y a une autre raison encore. En dehors de la vengeance immédiate, toujours excusable, je ne comprends la mort d’un homme que comme sanction d’une idée juste. Ici, l’exécution des misérables ne prouverait rien. Elle serait la conséquence méritée de leur férocité, et voilà tout. Si, un jour, quand l’heure sera venue de jeter par terre le système militaire, il faut répandre du sang,—et il le faudra,—on les retrouvera, les tortionnaires. Eux ou d’autres, peu importe. Tous les individus qui composent une caste sont solidaires les uns des autres.

Le fait brutal est là, pourtant. Il y a eu rébellion. Depuis le matin, le camp entier refuse d’obéir aux ordres donnés par les chefs. On a poussé des cris d’indignation, on a proféré des menaces. Il est temps de mettre un terme à cette situation fausse. Se soumettre sans rien dire ? Ils sont là une douzaine qui ne le voudraient pas ; et puis, ce serait avouer implicitement qu’on a eu tort. Se plaindre ? Oui, mais à qui ?

— Au général, parbleu ! s’écrie Queslier, comme je le disais pendant la route !

Je saute sur cette idée. Je sais d’avance à quoi m’en tenir sur les résultats de la visite que nous allons faire au commandant du cercle. Je ne me fais pas d’illusion sur la portée des réclamations que nous pourrons lui adresser et qu’il sera à peu près forcé de prendre, pour la forme, en considération. Seulement, le projet de Queslier a un bon côté. Le général sera obligé d’admettre, si nous poussons jusqu’à lui, que le camp d’El-Ksob a agi de bonne foi et ne s’est révolté que sous l’influence de l’indignation. Rester là, ce serait risquer de se voir accuser d’avoir tout simplement obéi à des chefs de complot dont le plan a avorté et dont on demanderait les noms,—qui seraient livrés, indubitablement. Et puis, qui sait ? c’est peut-être un brave homme, ce général ? Il est capable de forcer Mafeugnat et ses acolytes à changer de corps ; il est capable de les faire passer au conseil de guerre… Il est capable… De quoi n’est-il pas capable ?

— Parbleu ! s’écrient les hommes qui m’entourent et, auxquels je viens d’exposer ces dernières idées ; allons, en route tout de suite.

Tout le détachement veut se mettre en marche, immédiatement, pour arriver à Boufsa, où se trouve le général, après-demain matin. Il a fallu faire entendre raison à ces enragés,—des enragés qui commençaient à voir tout en rouge, après avoir vu tout en noir, et qui ne parlaient de rien moins que de la condamnation à mort de Mafeugnat, au conseil de guerre devant lequel le ferait passer le général.

Il est décidé que nous partons à six, Queslier, le Crocodile, Acajou, moi et deux autres. Nous faisons la quête pour avoir du pain pendant les deux jours que nous aurons à marcher. Chacun nous apporte un croûton ou un morceau de biscuit. Nos musettes sont à peu près pleines.

— Assez comme ça, dit Acajou. Sans ça, nous engraisserions et nous ne pourrions plus doubler les étapes. Quand on n’a pas l’habitude de manger à sa faim, vous comprenez…

Nous empoignons nos fusils et nous sortons du camp à la queue leu-leu. Le capitaine, qui cause sur sa porte avec les chaouchs, nous aperçoit.

— Halte-là ! où allez-vous ?

— Nous allons à Boufsa, porter une lettre pressée au général, répond le Crocodile.

Le capitaine devient tout pâle.

— Rentrez dans le camp ! Je vous défends de faire un pas de plus !

Pour toute réponse, nous nous remettons en marche. D’un bond, Mafeugnat rentre chez lui et sort avec un revolver à la main. Il lève le bras.

— Si vous ne vous arrêtez pas, je fais feu !

Nous sommes à dix pas de lui et il met en joue le Crocodile. Tous ensemble, nous prenons à la main nos fusils chargés pendant que les chaouchs, Fleur-de-Gourde en tête, se précipitent dans leur cahute sous prétexte de chercher leurs armes.

— Allons, va donc raccrocher ton crucifix à ressort, dit Acajou au capitaine, tu vois bien qu’il ne nous fait pas peur. C’est des noyaux de cerises qu’il y a dedans.

Mafeugnat est vert de rage. Il murmure, d’une voix brisée par la colère :

— Je vous ferai tous passer en conseil de guerre !

— Après toi ! crie le Crocodile.

Et Acajou, qui est resté le dernier, se retourne pour lui dire en riant :

— A quoi ça te sert-il de faire tes yeux en boules de loto ? On sait bien que tu n’es pas méchant ; tu ne ferais pas de mal à un lion ; tu aimerais mieux lui donner un morceau de pain qu’un coup de pied…

[Extrait de Biribi, discipline militaire, 1890.]