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L’école est un piège, une chausse-trappe à enfants

Au goût du jour, la pédagogie est son moyen d’arraisonner ses proies, de les coincer, pour la vie entière, dans le trou que le capitalisme leur réserve

mercredi 30 mars 2016

[Ce texte accompagne la discussion proposée le 29 mars 2016 à la Discordia [voir Post-scriptum de cet article] autour d’un reportage diffusé sur France 2 dans l’émission Infrarouge, le 3 février 2016, et intitulé « les français, c’est les autres ». Il a été tourné en grande partie au lycée technique Théodore Monod de Noisy-le-sec. On y parlera de « l’école » pour désigner le système scolaire dans son ensemble, de la maternelle au lycée, souvent d’ailleurs il sera davantage question de la séquence collège lycée que de ce qui précède.]


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Dans les années 70, on a pu considérer l’école comme « l’atelier de la société usine ». Aujourd’hui l’école sert toujours assurément de sas d’adaptation de la future main d’œuvre au marché du travail. Mais techniques, objectifs et moyens de leur mise en œuvre se sont perfectionnés et optimisés, et les profs, dans leur ensemble, n’y résistent pas, au contraire. En général, on galope avec constance dans les voies tracées par les hiérarchies, en y emmenant le tombereau d’enfants dont on a la charge. Le plus grand nombre doit pouvoir y acquérir les vertus cardinales de l’employable : docilité, flexibilité, art de l’obéissance et ponctualité, et puis, ça peut toujours servir, s’être accoutumé à l’arbitraire du pouvoir et aux vertus de la délation. Bref ce que les pédagogues appellent aujourd’hui le « savoir être », décliné en diverses « compétences sociales » qu’on va évaluer de manière complètement anti autoritaire, parce qu’on est innovants et limite libertaires, sans notes. Pour ce qui est du « savoir faire », point trop n’en faut, juste de quoi remplir les tâches minimales de n’importe quel job de merde. Plus question de produire trop de diplômés ou des bacheliers trop savants, d’ouvrir « l’esprit critique », qui pourrait encore trop servir à autre chose — et, tel la boîte de Pandore, qui sait si, une fois « l’esprit critique » ouvert, on arrivera à le refermer à la demande ?

C’en est fini des besoins de produire une aristocratie ouvrière, il ne s’agit plus de faire monter en qualification des fractions importantes de générations de prolétaires, plus de monte-charge : un tapis roulant. Crise de la surqualification oblige, la transformation radicale des besoins de main d’œuvre, et de leur typologie, nécessité de la polyvalence totale ; une page blanche bien formatée sur laquelle pourront s’inscrire les besoins de l’emploi du moment. A l’école, aujourd’hui, on déqualifie. Ça s’appelle le socle commun de compétences, ça se découpe, se taylorise, en une centaine d’items, tous plus stupides les uns que les autres (« comprendre un énoncé simple »). Ça doit s’évaluer au quotidien toute la journée dans les classes par des enseignants qui ne se prononcent plus sur le fait de savoir si un devoir est raté ou réussi mais prétendent déterminer (en principe 3 fois par item et par élève, autant dire que c’est l’activité principale de chaque jour) si l’élève a, ou pas, la compétence d’accomplir telle ou telle tâche. Bilan de compétences pour tous à partir de la maternelle. Ce avec quoi on chercher à rendre les élèves familier, ce qu’on veut leur apprendre, c’est à se plier, de manière très fréquente et même constante, à ce qui compose un point central de la gestion capitaliste : être évalué ; un nouveau panoptique intellectuel : le monde de l’évaluation sans cesse renouvelée. Sous le regard du juge tout le temps, et d’un juge qui te dis, en plus de ce que tu vaux, qui tu es et de quoi tu es capable. Bien souvent ça se met en place sous le regard bienveillant des pédagogues les plus modernes, alternatifs et novateurs. Au plus près de l’être : dis-moi quelles sont tes compétences et je te dirai qui tu es vraiment et surtout qu’est-ce que tu mérites comme place dans ce monde. Ça tombe bien, une place de merde est prête pour toi et tes semblables, qui correspond aux compétences de merde validées dans l’école de la république et du capital.

On entend cette plainte de manière récurrente : la formation des enseignants est délaissée, l’IUFM a été démantelé etc. Mais croire que la situation actuelle n’est liée qu’à cette austérisation des moyens (pourquoi, en effet, salarier deux ans des gens sans qu’ils soient productifs alors qu’on peut sans détour les placer en situation de produire des citoyens/individus, pour l’État et le capital ?), c’est croire en l’école et en son éducation vertueuse. C’est refuser de considérer ce qu’est l’école, dans quel système elle prend place, ce qu’est alors le rapport aux enfants et en quoi la pédagogie qu’on dispense aujourd’hui aux futurs professeurs est une arme du management pour « conduire les âmes » vers plus de docilité. Poser la fiction creuse qu’un retour à un état social du type de celui qu’on fantasme concernant les « 30 glorieuses », l’eden perdu des sociaux-patriotes, remédierait à tous les problèmes, et donc à ceux de l’école, c’est, au mieux, ne rien vouloir considérer de ce qui s’y passe et pourquoi. C’est ne pas se poser les questions que soulèvent les pratiques concrètes, réelles et quotidiennes qui s’y déploient. C’est ne pas se demander qui forme qui, et pourquoi, mais surtout à quoi sert l’école, ici et maintenant, quels projets sont envisagés pour les enfants qui peuplent ses murs, les élèves, et comment on entend cornaquer ce vaste troupeau.

A ce constat, il faut bien sûr ajouter l’inflation morale et disciplinaire : pas question de réfléchir ou d’en savoir trop. En revanche, il faut connaître les symboles de la république et les respecter et, bien sûr, « se sentir français ». Ça fait des cours intéressants sur les 3 couleurs du drapeau (en français, en anglais, en histoire, en arts plastiques, c’est interdisciplinaire) qui éveillent l’esprit (patriotique). Et puis travailler sur le « vivre ensemble » avec des intervenants associatifs bien subventionnés. Il faut aussi respecter l’autorité du maître restaurée par Sarkozy comme soutien des savoirs (faire et être) qui sont désormais au centre de l’école (à la place où on avait voulu mettre l’enfant, quelle idée !), et très largement investie par ce grand corps de gauche qu’est le corps professoral, qui en est revenu de 68 et de l’enfant roi, et qui sait désormais poser le cadre à coup de ces lettres de dénonciation et d’accusation que sont les rapports, et d’exigences punitives jamais suffisamment assouvies par la hiérarchie. C’est même la condition de la survie dans ce monde sauvage : seul face à une foule hostile, il faut bien se défendre. Ça tombe bien, comme l’agneau de la fable, on est seul et sans défenses mais on a tous « les bergers et les chiens » de la légitimité autoritaire et punitive de l’état avec soi. On exclut des cours, mais aussi des collèges et des lycées, à tour de bras, redoublant l’humiliation par l’abandon.

Voilà pour le cadre, brossé rapidement.

Là-dessus viennent les attentats de janvier 2015, Charlie Hebdo et l’hyper casher, puis le 13 novembre. On est en banlieue parisienne, par exemple à l’est de Paris, dans un lycée professionnel de Noisy-le-sec, les recruteurs djihadistes sont sur le trottoir d’en face, et rapidement à portée de réseaux sociaux. L’emprise du religieux et de sa morale maille la vie de la plupart, la misère économique, sociale et affective tout autour. Face à l’attrait du départ en Syrie, à la bigoterie, à l’antisémitisme et au communautarisme qui deviennent la norme, on s’inquiète (et il y a de quoi…). Enseigner les symboles de la république n’est sans doute plus une sinécure. Alors, on fait venir des journalistes de l’émission Infrarouge qui proposent aux élèves un piège racialiste, pédagogique et moral, on le filme. C’est dans la boîte : on a œuvré pour la domestication de cette jeunesse perdue entre les promesses d’empowerment du capital et la vie hyper normale en accéléré proposée par Daesh — pour les garçons : une femme, un salaire, voire une descendance, un appartement, un 4x4, la mort, le paradis et ses quarante vierges, tout ça vite fait, bien fait, sans surprises. Pour les filles : être la femme du projet précédent… Et dire que certains sociologues croient malin de considérer qu’il s’agit d’une figure de la « radicalité », hier révolutionnaire, aujourd’hui djihadiste, et que d’autres à l’extrême gauche se plaisent à affirmer qu’il faudrait en admirer le courage !

Pour le dire vite, le piège proposé dans ce reportage consiste à demander aux élèves de se vautrer par le discours dans le racisme et l’antisémitisme : « qu’est-ce qu’on dit en général des noirs ? des arabes ? des juifs ? », « radins, avec un gros nez, voleurs, des singes, d’accord, tu peux développer un peu ? ». L’obéissance aux adultes joue à plein, les élèves semblent donner volontiers ce qu’on leur demande ou en tout cas, avec un bon coup de montage qui prend le meilleur des interventions dans plusieurs classes, on arrive à un concentré d’ignominie insoutenable. Les adultes ne leur répondent jamais rien, ne s’opposent jamais aux stupidités dont ils ont d’ailleurs sollicité la production, ne leur apportent jamais quoi que ce soit à réfléchir ou comprendre. On leur renvoie ce qu’ils viennent de dire, comme une chambre d’écho, sur un ton interrogatif, avec l’air de celui qui sait, pour les amener à en dire plus, ce qu’il font sans se faire trop prier, on reformule pour clarifier. On est prêt à exclure un élève parce que le désœuvrement ou un certain esprit de révolte l’a conduit à lancer un bouchon de stylo, mais là, on n’élève pas la voix pour remettre à leur place ces propos racistes. « Et c’est vrai ? ». Comme si la question était de savoir si c’est vrai que « les noirs sont des singes ».

Ça s’appelle libérer la parole et ça va avec le cadre exposé plus haut. On le voit très bien dans le film de Laurent Cantet Entre les murs qui met en scène le pédagogue platonicien de la parole libéré François Bégaudeau. C’est pareil : l’adulte, face aux enfants, n’apporte rien d’intéressant à lire, penser, réfléchir, ne propose aucune piste d’analyse, aucune ligne de fuite ou porte de sortie, et les laisse en revanche se noyer dans l’incurie de leur parole prétendument libérée. Une telle maïeutique, un jeu si subtil avec le pouvoir de l’autorité, ça vaut bien une palme d’or.

Comment peut-on considérer qu’une parole peut-être libre dans le cadre scolaire ? Quel mépris de classe faut-il pour penser que le rapport adulte-enfant qu’est aussi le rapport professeur-élève n’est pas une relation dans laquelle il y aurait quelque chose à dire, à proposer, à répondre ? Comment peut-on, du haut de son savoir et de ce même mépris de classe, laisser dire des stupidités et des absurdités racistes par des adolescents sans rien y répondre, sans même rien en dire, jouissant de sa supériorité face à la misère qui s’énonce ? Chez Bégaudeau, à la fin de l’année filmée, pendant que l’héroïne grande gueule, qui projette d’être flic, nous apprend que, grâce à toute cette libération de la parole, elle a fini par lire Platon (vive la République !), une des élèves, perdue, constate qu’elle n’a rien appris. Mais qu’y avait-il exactement là à apprendre ?

Le piège dans lequel les animateurs du reportage d’Infrarouge font tomber les élèves est le même, c’est le piège pédagogique par excellence, celui de la pédagogie promue actuellement par le ministère comme par les pédagogues alternatifs : un piège qui laisse chacun seul avec sa propre misère.
Quand ils se sont bien noyés, on leur tend la bouée de la rédemption. Rédemption morale d’abord : en respectant la parité exigée par les racialistes derrière Houria Bouteldja [1], on les emmène voir, au mémorial de la Shoah à Drancy, une ancienne déportée (la seule d’ailleurs à leur proposer un vrai rapport d’interlocution, à leur parler vraiment), puis on les conduit à la grande mosquée de Paris pour une cérémonie en l’honneur des anciens combattants musulmans, ce qui nous permet d’entendre la Marseillaise sur fond d’appel à la prière, de drapeaux tricolores, et en présence d’anciens combattants (qui sont tout de même les soldats d’hier). Puis, comble de la violence symbolique, on les emmène chez une coach en savoir vivre qui leur apprend les bonnes manières du repas à la française comme on aimerait faire croire qu’on le pratique très très loin de Noisy-le-Sec. Ce sera alors l’occasion, encore sous couvert d’apprentissage, d’un dressage plus intrusif, d’une percée dans l’intime : comment on se comporte, en dehors de l’école, devant de la nourriture, comment on doit se tenir, comment on doit parler, comme si face à des adolescents en construction, pris dans les injonctions diverses, il fallait rajouter une couche d’inhibition. Piège moral, piège pédagogique, piège de classe, dispositifs qui instituent mépris et humiliation : on ne voit pas très bien comment s’en sortir indemne.

Alors pour finir, même là, et malgré le montage manipulatoire, il se dit autre chose aussi, qui échappe à ce dispositif de mise en boîte, et peut ouvrir la possibilité heureuse que tout le monde ne se laisse pas faire. Un peu de vie, en somme. Et sans doute faut-il s’y accrocher si on veut pouvoir se dire que quelque chose comme le vent de l’automne 2005 pourrait souffler à nouveau, et à nouveau dans le bon sens.

[Repris du site de La Discordia.]

P.-S.

Projection/discussion : Identité, pédagogie, racisme et école de la république - Mardi 29 mars – 19h

Aujourd’hui, nous sommes sommés d’appartenir, d’être au monde selon un modèle défini par d’autres, souvent le pouvoir. A l’heure où de tous les côtés de l’échiquier politique, on ne se sent plus capable de composer un rapport à l’autre sans le ranger dans les tiroirs-caisses de l’identité (communautaire, « ethnique », « raciale », confessionnelle, etc.), il serait temps de comprendre d’où peut bien provenir cet état de fait, sans pour autant se laisser distraire par des évidences. L’« école de la république » n’est-elle pas aussi un vecteur de ces mécanismes identitaires qui font le lit du racisme, tout en mettant en œuvre une uniformisation a minima, normalisante et intégrationniste ? Une chose est certaine, l’ »universalisme » que celle-ci promeut n’est pas moins particularisant et favorable aux logiques identitaires que celui de toute autre Eglise, qu’elle soit religieuse, républicaine, laïque (et donc étatique) ou politique. En effet, alors que l’école veut faire de tous des « français », d’autres forces politiques lui offrent une fausse opposition qui la renforce, en souhaitant nous voir nous définir a contrario (respectant en cela la vielle logique gauchiste de l’inverse- ment des valeurs de l’ennemi, plutôt que de leur destruction). Toujours autrement que par nos choix et nos perspectives, leur préférant des critères déterministes, biologiques et sociobiologiques, qui sont autant d’armes au service d’une séparation tribale d’une humanité que seuls les centres commerciaux, les joies de l’esprit d’entreprise et les armées seraient capables de rassembler… Mais si nous refusons d’être des « français », c’est aussi parce que nous refusons l’identité sous toute ses formes, sous pavillon d’oppression et de victimisation comme sous pavillon laïque et républicain. Un vieux dicton révolutionnaire affirmait que « parce que tout commence à l’école, il faut commencer par brûler son école ». C’est pourquoi, sur la base de quelques extraits (courts) d’un reportage tourné dans un lycée professionnel du 93, nous proposons de réfléchir ensemble à cette question. On y voit des journalistes et des enseignants s’inquiéter et s’affairer autour d’élèves qui « ne se sentent pas français » (mais le problème est-il vraiment à cet endroit-là ?). On pourra donc aussi parler de la manière dont ces assignations se transmettent, des pièges proposés, dans ce reportage, mais plus largement dans les démarches pédagogiques conseillées aux adultes pour développer la laïcité et l’appartenance à la communauté nationale des adolescents qui servent de « population témoin », c’est-à-dire de cobayes. S’il y a assurément de l’inquiétude à formuler, par exemple à l’endroit de la propagation du religieux sous toutes ses formes, ou sur les diverses modalités de la maltraitance institutionnelle, les solutions cen-sées y remédier sont aussi largement inquiétantes. Cependant, nous pensons qu’il est possible de tracer un chemin sans Etat, sans république, sans dieux ni maîtres, et sans pour autant nous recroqueviller sur une quelconque identité fictive ou une communauté confortable, qui n’aura à envier au pouvoir que ses proportions.

Notes

[1On prend au mot et on exauce ici, sans la radicalité tapageuse de l’égérie antisémite de la Fabrique, une variation de l’exigence d’équilibre victimaire.