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L’attrait persistant de la récupération démocratique

Ravaler la façade pour que tout continue de façon identique

jeudi 7 novembre 2013

Dans l’histoire, les crises économiques ont fait naître toutes sortes d’hybrides qui, comme les fascismes dans leurs différentes variantes, se joignent au banquet de la politique avec l’idée que c’est « le moment », leur moment, et qu’il est encore possible de sauver et de reconduire beaucoup d’aspects de ce monde et de son système politique et économique, du capitalisme, de l’Etat et de la démocratie. Pendant que les « méchants » politiciens s’emploient à sauver les banques et le système financier, les bons politiciens (ou ceux qui aspirent à le devenir) s’évertuent à sauver la démocratie et le système partidaire.

Nous citerons quelques exemples de ces phénomènes, parmi ceux qui sont en train de gagner en popularité et en soutien. Ils sont aussi profondément marqués par ces classes sociales en déclin, les classes moyennes, ainsi que par cette capacité à mélanger des motivations qui, mises bout-à-bout, sont impossibles à classifier selon les schémas classiques des formes politiques. Nous traiterons ici de ces formations politiques qui préfèrent en général se définir comme des « mouvements », ou quelque chose du genre, plutôt que comme des partis, même si c’est certainement ce qu’elles sont en pratique. Cette prudence est principalement due à la mauvaise réputation que se sont gagnés les politiciens professionnels ces derniers temps, suite à leur gestion de la crise, aux différents scandales de corruption etc. Ces nouvelles formations politiques, tout en étant les héritières directes des anciens partis communistes, verts et trotskistes, ont commencé à se développer dans ce qui a été connu à la fin des années 90 comme le mouvement anti-globalisation. C’est-à-dire ni plus ni moins que « la version globalisée de la vieille social-démocratie et la variante gazeuse de la bureaucratie stalinienne qui a remplacé la hiérarchie rigide des fonctionnaires par le modèle du réseau (ou du rhizome), dans lequel le pouvoir du leader apparaît comme plus fluide. Bref, le parti communiste du troisième millénaire, la pacification du présent, la contre-révolution du futur. » [1].

Cette définition, aussi juste qu’acerbe, est applicable à l’ensemble de ces formations politiques, qu’il nous intéresse de traiter ici en tant que nouveaux et futurs gardiens de l’existant. « Construite sur la décadence du mouvement ouvrier et de ses formes de représentation, cette nouvelle manière de faire de la politique n’a désormais plus de champs privilégiés d’intervention (comme l’usine ou le quartier), elle offre aux ambitions de ses aspirants dirigeants un terrain plus immédiat que celui des vieux secrétaires de parti : le rapport aux mass medias ». Et cela était valable aussi bien pour ceux d’il y a 15 ans que pour ceux d’aujourd’hui.

On voit clairement que beaucoup de « partis et de syndicats de gauche se posent comme leurs alliés et vont à la remorque de leurs initiatives, sachant fort bien qu’au delà du piercing de quelque petit chef et de certains slogans à la rhétorique guerrillera », l’ensemble de ce spectre représente « la base (y compris électorale) du pouvoir démocratique à venir. Cela maintient intact le rôle du stalinisme, mais son avenir dépend surtout de sa capacité à se placer comme force de médiation entre les tensions subversives et les exigences de l’ordre social, en faisant rentrer les mouvements dans le rang institutionnel, et en menant une œuvre de dénonciation des éléments qui échappent à son contrôle ».

Ces nouvelles formations politiques, tout en tentant de se donner une image opposée à celle des grands partis ou de l’élite gouvernante, ne perdent guère de temps et continuent de partager avec leurs grands frères un fort désir de maintenir l’ordre et d’isoler tout ce qui menace la domination de leurs valeurs. Parce qu’au fond, comme l’a dit une fois Bakounine, elles ne sont rien d’autre que des « patriotes d’Etat » qui se préoccupent essentiellement de protéger l’ordre étatique actuel, en le modifiant peut-être, en prétendant tenter de le faire, ou en le « démocratisant » (sans jamais préciser ce que cela signifie). Pour ce faire, elles sont tout à fait capables de mettre de côté toute différence -apparente- et de « mettre leur drapeau dans la poche », comme nous le rappelle encore le révolutionnaire russe, afin de sauver l’existant, leur existant.

Des secteurs entiers, auparavant considérés -ou qui s’auto-définissaient- comme révolutionnaires ou extraparlementaires, sont mobilisés vers les urnes avec des slogans aussi risibles que « Ton vote, ta lutte », trahison évidente de toute subversion possible, en un temps où le discrédit du système partidaire et du parlementarisme est pourtant énorme. A ces groupes gauchistes, il faut également ajouter les dits mouvements de la non-politique, venus en droite ligne de ce qu’on désignait comme le citoyennisme il y a dix ans, c’est-à-dire ceux qui ne défendent rien concrètement ni abstraitement, ceux qui n’aspirent pas à de grands changements utopiques, mais qui misent plutôt sur un retour à des moments imaginaires, irréels et ridicules, où la société aurait bien fonctionné et nous aurait rendus heureux. Les deux exemples les plus actuels sont peut-être le Mouvement 5 étoiles (M5S) du bouffon Beppe Grillo en Italie, et sa version locale, l’Associacion Democracia Real Ya ! (Démocratie Réelle Maintenant) [2]. Cette dernière, scission de Democracia Real Ya ! (qui avait convoqué la manifestation du 15 mai 2011, où elle s’est montrée en fidèle amie de l’ordre, de la bureaucratie et jusque de la police), reconnaît que « si, pour changer les choses, il faut entrer dans des institutions auxquelles nous ne croyons pas, alors nous le ferons. Ensuite nous repartirons par où nous sommes venus ».

De la même manière qu’à petite échelle, on peut entendre dans différents milieux, y compris parfois ceux supposés être radicaux, qu’il est possible d’utiliser les mass médias sans être utilisés par eux, nous retrouvons ici plus généralement la vieille légende de la politique institutionnelle comme « stratégie » et comme « moindre mal ». Ils n’apportent rien de neuf, mais contribuent à redorer le blason des institutions et de la politique représentative, en diffusant l’idée de pouvoir « récupérer » ce qui nous appartiendrait, et que nous devrions tout « gérer » nous-mêmes, y compris et surtout les confortables sièges des Sénats et des Parlements. Au fond, les propositions et les campagnes de ces nouveaux partis ne se différencient qu’en apparence de celles de tous les autres. Mais les apparences sont trompeuses.

Technologie et démocratie

Un dénominateur commun à tous ces mouvements est leur foi aveugle dans les nouvelles technologies et leur supposée neutralité, une neutralité pourtant très facile à démonter. Certains ne cessent ainsi d’affirmer que c’est dans les nouvelles technologies d’information et de communication (qu’ils aiment appeler TIC) que réside le secret des possibilités actuelles de se mobiliser, y compris en restant assis dans son fauteuil. Ils nous assurent de plus qu’elles contribuent à « agrandir constamment la réalité et le réseau civique et associatif, en faisant surgir de nouvelles communautés réelles ou virtuelles, en développant de nouvelles identités ou de nouveaux espaces et sphères publiques, en accroissant le débat politique et en renforçant les nouvelles autonomies sociales » [3]. Même si, pour sûr, on serait enchanté de voir ces autonomies renforcées par un clic ou l’icône d’un pouce levé, la vie réelle, c’est-à-dire celle que l’on peut percevoir au delà des écrans, met toujours plus en évidence le tournant totalitaire que le monde est en train de prendre, malgré (ou en partie à cause de) ces nouvelles « TIC ».

Ceux qui aujourd’hui prétendent lutter pour « changer les choses de l’intérieur » du Système n’osent même plus camoufler leur discours, comme leurs homonymes staliniens des années 70 ou comme les citoyennistes antiglobalisation des années 90. Les versions actuelles s’adaptent à la dépolitisation totale des discours, et au peu de critique contre un Système qui semble au fond ne devoir être critiqué que « pour ses carences », ou pour ce qu’il ne « parvient pas » à accomplir de ses vieilles promesses, et non pas pour ce qu’il est. Comme nous le rappelle un émissaire de cette nouvelle politique « il est aussi certain que des menaces évidentes planent sur les niveaux de vie et de droits obtenus, sans que les pouvoirs publics soient capables de protéger leurs citoyens à cause d’une perte évidente de souveraineté et de légitimité démocratique. Non seulement, il n’y a aucune dimension éthique dans le capitalisme spéculatif et financier, non seulement nous courons des risques évidents de par l’exploitation sans borne de la nature de laquelle nous provenons et dont nous faisons partie, mais en plus les promesses selon lesquelles un bon comportement nous garantirait une meilleure vie, une meilleure éducation et une bonne santé, se voient de plus en plus remises en question. » [4]

Et, reprenant le discours des réformistes des années 90, le problème résiderait dans le fait que la démocratie et les politiciens ne font pas leur boulot, que le marché financier les pervertit ; il faudrait donc tenter de les rendre tous plus humains. Le problème, selon eux, n’est pas qu’il est stupide de croire les politiciens, mais que ceux-ci ne respectent pas leurs promesses. « L’absence absolue de contrôle et de comptes à rendre des organismes multilatéraux et des agences de notation, ajoutée aux connexions et aux complicités plus qu’évidentes entre décideurs politiques et grands intérêts financiers, ont provoqué, pour la première fois depuis longtemps en Europe, une connexion entre conflit social et exigence démocratique, revendication de droits et attaques contre le manque de représentativité des politiques, aussi bien suite à leur non respect des promesses électorales que contre leur arrogance et leurs privilèges. »

Du haut de son confort d’être un représentant du Pouvoir, et en l’occurrence de l’Université, un membre du collectif Novecento nous rappelle que « si nous en appelons -comme nous le faisons- à une démocratie réelle, le défi de la démocratie de proximité est certainement la tâche la plus profonde que nous aurons à accomplir ». Ce qu’il entend par « proximité » n’est pas très clair, mais il est manifestement dans leurs intentions de rendre à la politique représentative un peu de sa légitimité perdue : « il en restera un bagage permettant d’apporter quelque chose aux assemblées, aux associations, aux réunions de partis ou de syndicats, aux textes, aux écrans, aux salles de classe et aux micros de la chose publique, sans mentir ni voler, sans manipuler ni taire. » [5] Le problème n’est alors plus la représentation en soi, comme ne cessait de nous le rappeler le slogan « personne ne nous représente » tant crié ces deux dernières années, mais que personne ne nous représente comme il le devrait, sans voler ni mentir, alors que ces deux pratiques sont en fin de compte les bases mêmes de la profession d’homme politique. Il existe un désir profond de donner un sens positif à la politique et à la démocratie, comme si la leçon n’avait pas suffi. Mais la démocratie c’est ça, et pas « autre chose ». Ce sont ses prisons, ses politiciens, ses moyens de communication, ses armées, ses ventes d’armes, ses distinctions élitistes, ses écoles de dirigeants et de cadres, son économie esclavagiste.

Enfin, il y a aussi ceux qui, lorsqu’ils parlent de démocratie, préfèrent penser à « cette vraie démocratie », l’idyllique démocratie grecque, celle qui a compris qu’il lui fallait engloutir, intégrer dans un même corps les rebelles pour en faire des « citoyens », propriété de la polis [i]. A tous ceux-là, nous rappelons que ce système politique était fondé sur une forte division de classe, sur la différenciation pratique entre citoyens et non-citoyens, et que sa base matérielle reposait et se maintenait sur l’esclavage et la guerre. Toute ressemblance avec la réalité actuelle n’est que pure coïncidence.

[Traduit de l’espagnol de Aversión n°9 (Barcelone, octobre 2013) par Brèves du Désordre.]


[1Crisso et Odoteo, Barbaros. La insurgencia desordenada, Biblioteca Social Hermanos Quero, Grenade 2006, p13. Les citations des deux paragraphes suivants sont également tirées de ce livre.

[2Curieusement, la tendance non-politique de ces deux-là se trouve également dans le positionnement et dans le marketing d’autres formations un peu plus formelles, comme Bildu au Pays-Basque, qui a fait de la candidature de « visages propres » sans passé politique un de ses points forts. De son côté, à propos de Beppe Grillo et de son mouvement, on peut signaler sa « pleine solidarité » avec les forces de l’ordre, qu’il a exprimé suite aux coups de feu contre deux carabiniers en faction devant le siège du gouvernement italien, le 28 avril 2013.

[3Joan Subirats, Otra sociedad, otra politica ?, Icaria, Barcelona 2011.

[4Ibid. La citation suivante est du même livre et du même auteur.

[5Victor Alonso Rocafort, « la democracia cercana ».

[i« (…)la démocratie est née contre la monarchie. La démocratie athénienne a introduit une nouveauté aux conséquences politiques énormes. Elle a consisté à s’attribuer, sélectivement, l’origine du corps humain. Elle a décidé que la polis donnerait un corps à ses citoyens, seulement à ses citoyens, pas à tous les hommes. Pour cela, les citoyens devraient à leur tour donner leur corps à la cité en cas de guerre. » Maria-Milagros Rivera Garreta, La diferencia sexual en la historia, PUV, 2005.