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En route

Par Georges Darien (1890)

samedi 2 décembre 2017

—Est-ce que tu connais quelqu’un à El-Ksob ? me demande Hominard, comme nous partons d’Aïn-Halib.


—Ma foi, Queslier vient de me dire que nous y trouverions quelques copains.

— Bien sûr, dit Queslier qui fait aussi partie du détachement. On a envoyé à El-Ksob une douzaine d’hommes d’El-Gatous, pour aider à la construction du bordj. Nous allons retrouver le Crocodile, Acajou, Rabasse…

— Et l’Amiral ?

— L’Amiral aussi ; c’est lui qui conduit le tombereau du Génie. Il est venu une fois à Aïn-Halib, pour chercher de la chaux, pendant que tu étais en prison. Il m’a dit qu’ils étaient là-bas quelques bonnes têtes, mais pas mal de jeunes arrivés de France… Tu sais, il paraît que ça pète sec à El-Ksob. Avec les gradés qu’il y a : le caporal Mouffe, l’ancien calotin défroqué, l’Homme-Kelb…

— Qu’est-ce que c’est que l’Homme-Kelb ?

— Comment ! tu n’as pas entendu parler de l’Homme-Kelb ? L’Homme-Chien qui a du poil jusque dans les oreilles ?

— Non.

— Eh bien, tu ne vas pas tarder à faire sa connaissance, ainsi que celle de l’honorable capitaine Mafeugnat. Ah ! tu te figures que tu vas avoir affaire à des chaouchs ordinaires ? Pas du tout. Ce sont des chaouchs de choix, de première catégorie. On n’en fait plus comme ça. Le moule est perdu. Le capitaine d’abord : un capitaine en second qu’on a envoyé aux Compagnies de Discipline parce qu’il préférait les bouteilles pleines aux bouteilles vides et dont le nez ressemble à une pomme de terre pourrie ou à une poire blette…

— Queslier ! s’écrie le caporal qui nous commande et qui a entendu la dernière phrase, je vous porte quatre jours de salle de police avec le motif, si vous dites un mot de plus.

Queslier prend le parti de se taire et, haussant les épaules, force l’allure pour se porter en avant. Je le suis avec Hominard et bientôt nous marchons à une trentaine de pas de nos sept camarades ; entre leurs capotes et leurs képis gris, apparaissent le képi et le pantalon rouge du caporal.

Nous descendons une côte caillouteuse. La route, étroite, bordée de grosses pierres, s’engage dans un défilé, le long du lit raviné d’un oued dont les galets grisâtres et polis recouvrent à demi des amas de roseaux desséchés ou les troncs noirâtres d’arbres déracinés et apportés là par les eaux, à l’époque des grandes pluies. Puis, après un dernier détour, nous entrons dans une vallée aride, semée de loin en loin de buissons d’épines et encaissée entre des collines taillées à pic, au terrain rougeâtre, sur lequel des touffes d’alfa font l’effet de petits bouquets verts. Tout d’un coup, après le passage d’un oued qui dégringole des montagnes de droite, la chaîne des collines s’écarte à gauche et laisse apercevoir une plaine immense piquée de broussailles et de grands arbres, et bornée tout là-bas, au diable, par des montagnes d’un bleu cru. La route tourne à droite et, au pied d’une éminence qu’elle gravit, s’élève un bouquet de gommiers.

— Ouf ! dit Queslier en laissant tomber son sac, voilà douze kilomètres de faits : la moitié de l’étape. Nous pouvons bien nous reposer un quart d’heure.

Hominard et moi nous mettons sac à terre et nous nous asseyons en attendant les camarades qui sont, maintenant, à plusieurs centaines de mètres en arrière.

— Dites donc ! s’écrie le caporal en approchant, si vous profitez de ce que je ne suis pas méchant pour vous moquer de moi, je vous ficherai dedans, vous savez.

— Qui est-ce qui se moque de vous, caporal ? demande Hominard. Est-ce pour moi que vous dites ça, par hasard ?

— Pour vous, pour Froissard et pour Queslier. Je ne veux pas que vous marchiez en avant, comme vous venez de le faire. Nous n’aurions qu’à rencontrer un officier, sur la route… Je ne suis pas méchant, mais je n’aime pas qu’on ait l’air d’en avoir deux…

Pour toute réponse, Hominard tire sa pipe de sa poche et la bourre tranquillement. Il se retourne pour me demander une allumette ; mais il reste le bras tendu, fixant les yeux sur la colline le long de laquelle serpente la route et que nous allons grimper tout à l’heure.

— Tiens, regarde donc là-haut ?

— Eh ! c’est le tombereau d’El-Ksob, dit Queslier, dont la vue perçante a reconnu l’attelage du génie. Et je parie que c’est l’Amiral qui le conduit… oui… oui… c’est bien lui. Il va au moins chercher quelque chose à Aïn-Halib.

— Ma foi, tant mieux ; il pourra nous donner quelques renseignements sur El-Ksob.

Et je m’avance sur la route. Le tombereau descend lentement la côte. Au-dessus des ridelles on voit s’élever quelque chose qui ressemble à une perche… Tiens, c’est un fusil avec la baïonnette enfoncée dans le fourreau, au bout.

— Ohé ! l’Amiral !

L’Amiral esquisse un geste vague, mais ne répond pas. Il est accompagné par un sergent dans lequel je reconnais cet infâme Craponi qui avait attaché Palet à la queue d’un mulet.

— C’est cette rosse de Craponi qui lui défend de nous répondre, murmure Queslier. Mais qu’est-ce qu’il a donc dans sa voiture ?

Le tombereau n’est plus qu’à vingt pas. Je m’avance au devant du premier mulet, que je saisis par la bride.

— Voulez-vous lâcher cet animal ! s’écrie Craponi. Et vous, marchez ! en avant ! je vous défends de vous arrêter, entendez-vous ?

Mais l’Amiral n’a pas l’air de comprendre que c’est à lui que le Corse s’adresse. Il a saisi le cordeau qu’il retient d’une main ferme et a mis sa voiture en travers de la route.

— Vous pouvez regarder ce qu’il y a dedans, nous dit-il, sans serrer les mains que nous lui tendons. Ne vous pressez pas, allez ! je ne partirai pas avant que vous ayez vu.

Et, se tournant vers le pied-de-banc :

— Tu entends, toi, je ne partirai pas avant. Si ça ne te plaît pas, c’est le même prix.

— Caporal ! crie Craponi au cabot qui, assis sous les gommiers, regarde la scène de loin, sans y rien comprendre ; caporal ! rappelez vos hommes, ou je vous porte une punition en arrivant à Aïn-Halib !

Le caporal s’élance en courant, mais Queslier est déjà monté sur une roue, moi sur l’autre. Au fond du tombereau un fusil dressé tout droit, un sac et un fourniment et, en travers, quelque chose comme un long paquet enveloppé de couvre-pieds gris.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? demande Queslier qui se penche et tire à lui les couvertures. Ça a l’air lourd… Ah !…

Il pousse un cri et est obligé de se cramponner aux ridelles pour ne pas tomber à la renverse. Je me penche à mon tour, anxieux, et un cri d’horreur m’échappe aussi. Ce qu’enveloppent les couvre-pieds, c’est un cadavre. La tête amaigrie, aux joues creuses, au teint plombé, est collée dans un angle du tombereau et de cette face livide, affreusement contractée, aux yeux ouverts encore dans lesquels est restée figée l’expression d’une rage atroce, aux mâchoires fortement serrées l’une contre l’autre, se dégage une impression de souffrance épouvantable. Cette tête, je l’ai reconnue, Queslier aussi. C’est celle de Barnoux. Nous nous précipitons vers l’Amiral pour lui demander des détails, tandis que les huit hommes qui nous accompagnent, Hominard en tête, grimpent à l’envi sur la voiture. Le caporal, emporté par la curiosité, monte aussi sur un brancard.

— Tu peux regarder, va ! lui cria Queslier. Ce sont tes confrères qui l’ont assassiné, celui-là. Si tu avais deux sous de coeur, tu rendrais tes galons à ceux qui te les ont donnés, après avoir vu ça !

Le caporal bégaye, pleurniche.

— Pas de ma faute… moi… pas méchant…

— Mets-y un clou, eh ! cafard ! gueule Hominard qui a porté la main à sa cartouchière ; mets-y un clou, ou je te fous une balle dans la peau ! Les assassins n’ont qu’à fermer leur boîte, ici, ou on leur crève la gueule comme à des klebs !

Le cabot, terrifié, jette les yeux autour de lui. Il est tout seul. Craponi, prévoyant la scène, s’est éclipsé aussitôt qu’il nous a vus monter sur le tombereau. On l’aperçoit, tout au bout de la route, silhouette ignoble d’animal lâche et fuyant.

[Extrait de Biribi, discipline militaire, 1890.]