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Critique du « Petit manuel individualiste » de Han Ryner

Par Albert Libertad (mai 1905)

jeudi 6 juin 2019

Si la presse libertaire n’avait pas annoncé ce « Petit manuel individualiste » nous n’en aurions certes pas parlé. Il n’a qu’un rapport lointain, très lointain avec les idées pratiques des anarchistes. Ce n’est pas un livre de documentation. Et la philosophie y contenue est la même que celle que nous donne l’évangile, aussi pateline.

Ce n’est même pas un livre à réfuter.

Pour ceux qui connaissent superficiellement Han Ryner ; qui savent quel homme agréable il est, bien loin des gens dogmatiques, ce livret est comme un oubli. Pour ceux qui le connaissent à fond, ils savent que c’est le produit d’une fêlure produite par la situation douloureuse de ce camarade. La vie que lui a tracé la société lui a fait une voie d’indifférent, de solitaire et il ne veut voir partout que sa tranquillité personnelle. Incapable d’entrer en lutte contre la société qu’il trouve mauvaise, il finit par prôner le rôle passif et par s’excuser en racontant qu’il ne saurait en être autrement. C’est du fatalisme doublé de sionisme [sic] [1]

Les bras liés par sa position, il finit par croire et par dire qu’il ne faut pas frapper. Ses critiques ne sont plus que du dilettantisme.
La forme de catéchisme qu’il emploie est bien la forme qui convient à la série d’affirmations sans preuve qu’il donne.

D’abord il nous parle des saints de l’individualisme, Socrate, Jésus, Epicure, du saint des saints, Epictète.
Puis de la préparation à l’individualisme. Il faut ne plus tenir compte de son corps et ne plus considérer que son âme. Il nous explique ce qu’est une faute grave, une faute légère (péché mortel, péché véniel). Quels sont les devoirs envers les autres et envers soi-même.
Il dit :

Quel droit me donne l’absence de raison et de volonté chez les animaux. — Les animaux n’étant, pas des personnes, j’ai le droit de me faire servir par eux dans la mesure de leurs forces et de les transformer en instruments.

Ne croirait-on pas voir là un passage de quelque catéchisme diocésain.
Et plus loin :

Quel est le sens moral du mot Dieu ? — Dieu est le nom de la perfection morale.
Que signifie dans la formule d’amour le possessif ton « tu aimeras ton Dieu ? — Mon Dieu, c’est ma perfection morale.
Qu’est-ce que je dois aimer par dessus toute chose ? — Ma raison, ma liberté, mon harmonie intérieure, mon bonheur ; car ce sont là les autres noms de mon Dieu.
Mon Dieu exige-t-il des sacrifices ? — Mon Dieu exige que je lui sacrifie mes désirs et mes craintes ; il exige que je méprise les faux biens et que je sois « pauvre d’esprit ».
Qu’exige-t-il encore ? — Il exige encore que je sois prêt à lui sacrifier ma sensibilité et, au besoin, ma vie.

Je ne continue pas la citation ; pourtant une réponse typique :

Ne vaut-il pas mieux subir l’attaque sans se défendre ! — L’abstention est, en effet, ici, le signe d’une vertu supérieure, la véritable solution héroïque.

Merci. Laissons cet héroïsme au riche Tolstoï.

Il faut avoir envers la société « la parfaite indifférence ». « Le Sage se défend de toute espérance. »
La machine a rendu le travail moins harmonieux. Elle a remplacé l’initiative libre et intelligente par une précision servile et craintive. Elle a fait de l’ouvrier, jadis maître souriant des outils, l’esclave tremblant de la machine.
Le sage peut être indifféremment juré ou ne pas l’être ; le duel est un moindre mal que l’appel en justice.
Le sage peut être soldat en temps de paix. Il peut rester soldat en temps de guerre, s’il est bien sûr de ne pas se laisser entraîner à tuer.
Le sage tirera-t-il sur l’officier qui donne un ordre sanguinaire ? — Le sage ne tue personne. Il sait que le tyrannicide est un crime comme tout meurtre volontaire.

Je m’arrête… Dans les trente-deux pages quelques réflexions sont justes. Ce sont celles qui échappent dans presque tous les livres de philosophie religieuse. L’exaltation du moi y est puérile, puisqu’à tout moment l’auteur parle de la suppression ou du sacrifice du corps de l’homme, qui est la forme tangible, la seule forme du moi. Après des discussions courtoises avec Han Ryner, je peux seulement dire que l’homme est supérieur au livret ; poussé jusqu’au bout sur ce tolstoïsme, Ryner reste muet et s’évade derrière « sa conscience » d’une façon si vague, qu’on le sent ébranlé. Mais les raisons donnés au commencement le retiennent.
Ryner est un homme que l’inactivité professionnelle a amené à la maladie dangereuse du moi, non du moi fat et orgueilleux qui s’émousse à se clamer à tous, mais d’un moi silencieux, constant objet d’une adoration muette.

Dans l’époque actuelle de faiblesse et de lâcheté, où tant de gens veulent couvrir leur veulerie et leur inaction d’un système, d’un manteau quelconque, des livrets du genre de celui-ci sont à détruire comme l’absinthe et la morphine.
Les hommes ne sont pas assez forts pour s’évader des poisons et de leurs effets.
Je pense même que Han Ryner serait peiné du courant religieux que son livre pourrait produire.

Albert Libertad.
In L’anarchie, n° 5, jeudi 11 mai 1905, rubrique « Dans les livres ».


[1NdNF  : Nous ne savons pas ce qu’entend le compagnon ici par sionisme, et nous ne sommes pas surs que ce soit son cas non plus, le sionisme n’ayant alors pas même dix ans et la création de l’État d’Israël n’ayant lieu qu’en 1948, 43 ans après l’écriture de ce texte. Par ailleurs, accréditant un peu plus un mésusage du terme par Libertad, nous n’avons pu trouver aucun lien entre Han Ryner et la mouvance ou les théories sionistes encore balbutiantes en 1905, sur lesquelles il ne s’est jamais prononcé à notre connaissance.