Non Fides - Base de données anarchistes

« O gentilshommes, la vie est courte, si nous vivons, nous vivons pour marcher sur la tête des rois. »

Accueil > Articles > Sur le monde carcéral > Chronique de la gréve des matons à la prison de Haute Sécurité de (...)

Chronique de la gréve des matons à la prison de Haute Sécurité de Condé-sur-Sarthe

vendredi 10 mai 2019

Voici un article de l’émission de radio Midi au mitard qui revient sur ce qu’il se passe à la prison de Condé sur Sarthe depuis deux mois. Vous retrouverez à la fin de l’article une description de cette prison ainsi que la chronologie des évènements du mois de mars. Soutien aux personnes détenues à Condé et à leurs proches !

« T’imagines ? Aujourd’hui j’ai vu une prison de haute sécurité, des surveillants pénitentiaires, des ERIS, et aussi des policiers. Sale journée ».

En tant qu’émission de radio (Midi au mitard) qui fait de l’information sur les prisons et qui soutient les personnes enfermées et leurs proches, nous avons répondu à l’appel du Syndicat pour le respect et la protection des prisonnier.e.s (Syndicat PRP), et nous sommes rendues au rassemblement devant la prison de Condé sur Sarthe, le 22 mars dernier, alors que la grève des surveillant.e.s avait pris fin.

Sur place, les tas de pneus brûlés, les palettes, les barricades des surveillant.e.s sont encore là. Il y a une dizaine de personnes rassemblées : les membres du Syndicat PRP, des proches de personnes incarcérées, des soutiens et quelques journalistes. Trois femmes et leurs enfants attendent de savoir si le parloir avec leur proche qu’elles ont réservé deux jours avant aura bien lieu ; du moins qu’une personne de l’administration pénitentiaire annonce l’annulation des parloirs mais surtout leur donne un papier avec le motif de l’annulation. L’enjeu pour elles, c’est que ce papier qu’elles attendent fait office de décision administrative, dont elles pourraient contester la légalité devant les tribunaux.

Pendant les trois heures qu’a duré ce rassemblement, l’enceinte est muette. Il faut subir les railleries des surveillant.e.s pénitentiaires, et le silence de la direction de l’établissement qui ne prend pas la peine de venir rencontrer les proches. D’ailleurs, la direction de Condé se permet d’appeler la police pour disperser le rassemblement de 10 personnes. Deux voitures de police arrivent et demandent ce qu’on fait là : les familles répondent qu’elles attendent de savoir si leurs parloirs auront lieu, que l’administration pénitentiaire ne leur communique rien, et que si les parloirs sont annulés, il leur faut une trace écrite de l’annulation. C’est la police qui leur annoncera que les parloirs n’auront pas lieu.

Il faut comprendre l’ambiance de colère, la colère pour nous de voir des personnes rassemblées devant une prison se prendre autant de mépris de l’institution carcérale et de celleux qui la gèrent. Il faut aussi comprendre l’inquiétude des familles : de l’autre côté des murs, leur mari, leur père ou leur fils, confiné depuis 18 jours déjà, pendant qu’elles attendent devant, pour certaines s’étant déplacées de Lyon ou de Paris, dans le but d’avoir des nouvelles de l’intérieur.

Des ERIS, ou ce qu’on appelle le GIGN de la prison, en équipement noir et cagoulés, passent devant le rassemblement. L’équipe de Rennes est venue à deux fourgons. Des renforts de surveillant.e.s sont venus de toute la région aussi. Pour cause, a été décidée une fouille intégrale de la prison de 4 jours, cellules et espaces collectifs. Sûrement pour enfoncer le clou de la surveillance et de la coercition à l’intérieur.

La taule de Condé a-t-elle besoin de plus de sécurité d’ailleurs ?

La politique de « gestion des risques » permet particulièrement dans cette centrale d’avoir tout le matériel nécessaire pour contrôler les moindres faits et gestes des personnes détenues, et d’avoir les équipements les plus sophistiqués de la pénitentiaire pour parer à toute tentative de rébellion à l’intérieur. La prison de Condé était déjà ultra sécuritaire : elle avait plus de caméras, plus de miradors, des murs plus hauts, et les personnels s’en vantaient encore sur France 3 en 2016 : l’équipement des surveillant.e.s, analogue à celui d’un.e CRS, pèse 10 kgs lors de la distribution des repas en quartier disciplinaire. L’accès à des activités y est quasi-inexistant, par refus que des temps en collectif existent à l’intérieur de cette prison.

En 2018, 600 000 € supplémentaires sont investis pour accueillir des détenus « radicalisés ». Les modifications opérées alors sont : le rajout de passe-menottes à chaque porte de cellule qui implique que pour sortir, le détenu doit d’abord passer des menottes ; le remplacement des barreaux par des grilles caillebotis à toutes les fenêtres ; le retrait des espaces verts dans les cours de promenades ; et plus de vidéo-surveillance dans une prison construite à l’origine sans angles morts. Se rajoute le renseignement pénitentiaire, inauguré en 2017, et apte à réaliser des écoutes dans les cellules, les espaces collectifs, les parloirs, etc…

Alors, comment expliquer la surenchère des demandes d’armes et de matériel sécuritaire des maton.ne.s ? Comment expliquer que quasi toutes leurs demandes aient été examinées et acceptées par leur hiérarchie ?
Profitant comme d’habitude de la médiatisation très forte qui suit chacune de leurs grèves, les surveillant.e.s en profitent pour désinformer : un surveillant tend un sifflet à un député venu à leur rencontre et indique que les uniformes et équipements de la pénitentiaire n’ont pas changé depuis 50 ans, et que devant des terroristes, lui et ses collègues n’ont que des sifflets. En voilà un gros titre juteux pour la presse.

Tandis que pendant le rassemblement en soutien aux personnes détenues et leurs proches, quelqu’un ironise : « Ils sont tellement cons qu’ils seraient capables d’électrocuter un détenu en utilisant du gaz lacrymo en même temps qu’un täser. » La réclamation par les maton.ne.s de « pistolets à impulsion électrique » et de « bombes incapacitantes » est actuellement à l’étude par le ministère de la justice.

Vous voyez où on veut en venir sur le rapport de force ?

Les personnels en grève ont eu la garantie qu’il n’y aurait aucune sanction disciplinaire ni retenue sur salaire à l’issue de leur mouvement. Selon un syndicat : il s’agissait d’un « blocage dur » de la prison qui a été voté : « excepté le médecin, personne ne rentre !!! ». Les fonctionnaires, a fortiori celleux qui travaillent en prison n’ont pas le droit de faire grève. Les conséquences sur les personnes détenues, voire sur leurs proches, qui vont de la privation de droits fondamentaux, à la privation du peu de confort prévu dans la prison, ont été celles-ci : pas de promenades et pas d’activités, pas de parloirs, peu d’appels téléphoniques autorisés, les correspondances stoppées, pas de cantines (ce qu’on peut acheter en prison : clopes, nourriture, timbres, etc…), un seul repas par jour était distribué, un service médical restreint voire inexistant, pas d’ateliers (donc pas de travail : c’est-à-dire pas de rentrée d’argent, aussi peu que cela représente en prison).

Et dehors le piquet de grève brûlait ses pneus, et accueillait députés, journalistes, et toute la hiérarchie. A souligner : la collusion frappante entre les flics, qui tous les jours faisaient semblant de lever le barrage en contournant les barricades, après des sommations tout sourire, pour faire rentrer personnels de la direction, médicaux, ou non-grévistes, et des vivres. A souligner aussi : les deux déplacements de Belloubet, la sinistre de la justice, celui de Bredin, le directeur de l’administration pénitentiaire qui lamentablement cajole et s’excuse auprès des maton.ne.s de ne pouvoir autoriser expressément les surveillant.e.s à fouiller à nu les familles avant les parloirs.

L’obstacle ? L’atteinte à la dignité des visiteu.r.se.s.
Cet obstacle n’a pas duré longtemps. Voilà le retour fait à l’OIP d’une proche qui a pu accéder à un parloir, une fois le confinement levé :

« Je suis allée au parloir, c’était très choquant et d’une humiliation extrême.

Nous avons été fouillées et mises à nu (jusqu’à secouer le fessier pour voir s’il n’y avait rien dans la culotte) par la police à l’intérieur du centre pénitentiaire. Le directeur adjoint était présent. Les enfants ont eux aussi été fouillés, avec obligation de changer la couche. Suite à cela, la brigade cynophile est intervenue : le contrôle a duré 1h15 ! Et ensuite, de nouveau un contrôle de base avec les surveillants… Je suis encore sous le choc et extrêmement inquiète des répercussions que cela peut avoir sur les enfants. »

Les fouilles à nu des visiteu.rs.ses ont toujours cours à Condé, deux mois après.

Deux détenus ont saisi en référé la justice pour dégradation des conditions de détention. La réponse du juge qui les déboute ? « La dégradation, très réelle, des conditions de détention au centre pénitentiaire n’est pas d’une gravité suffisante pour constituer une atteinte grave et manifestement illégale ».

Le statut des surveillant.e.s est en revanche valorisé, leur salaire, même faiblement, est augmenté. Toutes les revendications sécuritaires de leurs syndicats (qu’on peut étiqueter d’extrême droite) sont à l’étude, certaines devant s’étendre, outre Condé, aux autres prisons en France.

[…]

Soutien aux personnes détenues à Condé,
Soutien aux familles et proches des personnes enfermées,
Soutien au Syndicat PRP qui a organisé le rassemblement du 22 mars,
Soutien aux quatre familles de détenus en sit-in devant la prison le 4 mai qui ont refusé les nouvelles fouilles, et se sont vus refuser l’entrée au parloir.

Alice et Clem de Midi au mitard
- Mai 2019 -

[Repris d’Indymedia.]