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« O gentilshommes, la vie est courte, si nous vivons, nous vivons pour marcher sur la tête des rois. »

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Chili : Contre tout pouvoir

mardi 29 octobre 2019

Samedi 26 et dimanche 27 octobre, les manifestations n’ont pas cessé au Chili, au contraire, et la levée du couvre-feu qui était en vigueur dans treize des seize régions du pays samedi soir puis de l’état d’urgence dimanche n’a fait de raviver les flammes de la révolte. Si les pillages n’ont pas cessé, c’est plutôt sur les attaques incendiaires qu’on se focalisera dans ce nouvel aperçu afin de donner une idée tant de leur diversité en matière de cibles que de diffusion géographique, avant de passer à la journée enflammée de lundi 28 octobre.

A Puerto Montt, c’est l’école Los Alerces qui a été saccagée au grand dam des parents du voisinage, et son mobilier (tables et chaises) utilisé pour alimenter le feu des barricades du quartier. A Talca, les émeutiers ont réussi à prendre d’assaut la mairie, ses vitres ont été brisées et son mobilier sorti pour renforcer les nombreuses barricades de la place centrale. A Orsono, c’est cette fois le siège de la préfecture régionale (gobernación) qui a subi le même sort : près de 300 manifestants ont changé la valeur d’usage de son mobilier lors d’un saccage, et détruit aussi les vitres d’un agence de la banque Itaú. A Copiapó (lundi), le siège de la préfecture régionale a également perdu plusieurs vitres lors d’une manifestation, et à San Felipe la mairie a reçu plusieurs molotovs derrière ses vitres brisées. A Valparaíso, la cathédrale a reçu samedi soir une nouvelle visite, laissant une vingtaine de bancs et des bénitiers en morceaux, tandis que dimanche défilaient 100 000 personnes de Viña del Mar vers le Congrès (chambre des députés) et qu’une pharmacie Cruz Verde pillée brûlait dans la nuit. A Vitacura vers 22h, quatre voitures de luxe du concessionnaire W Car, avenue Kennedy, ont été cramées au molotov et des tracts lancés sur place disant « tant qu’il n’y aura pas de pain pour les pauvres, il n’y aura pas de paix pour les riches ». A La Serena, les manifestants pacifiques n’ont pu empêcher qu’un groupe incendie la station-service Copec sur la Ruta 5, qui est entièrement partie en fumée. A Concepción, il y a eu plusieurs nouveaux pillages et saccages (pharmacies, banques et AFP), mais aussi la destruction par les flammes des 3 et 4e étages de la tour Caja Los Andes (déjà attaquée les jours précédents) ainsi que des bureaux du service des impôts (SII). Dimanche, lors de nouveaux affrontements au centre ville de Concepción, c’est le supermarché Santa Isabel qui a fait l’objet d’une tentative de pillage, et le bâtiment de la Corporación Sinfónica (conservatoire de musique) qui a pris feu. A Iquique lundi, il y a eu plusieurs saccages pour alimenter les barricades, dont une AFP, et l’incendie de la guérite qui barre l’entrée du port de Patillos. A Rancagua, c’est une agence de VTR (compagnie d’internet et de téléphonie) qui a été saccagée et pillée. Dans plusieurs quartiers du Grand Santiago (Maipú, Plaza Ñuñoa), la première nuit sans couvre feu s’est traduite par des barricades et des affrontements avec les carabiniers, tandis qu’à Peñalolen c’est un bus qui a été cramé, après avoir fait descendre chauffeur et passagers, et idem à Melipilla (lundi soir). A Llolleo, près de San Antonio (región de Valparaíso), des inconnus ont entrepris de couper la circulation des trains de marchandise en montant une barricade incendiaire sur un pont ferroviaire.

Lundi 28 octobre, dès la fin de matinée, alors que beaucoup sont retournés au turbin dans un semblant de retour à la normalité, de nombreux blocages de la circulation ont succédé aux énormes manifs : à Temuco, une dizaine de barricades coupent les routes qui la relie aux autres villes de la région, à La Serena idem au croisement de l’avenue Balmaceda avec Francisco de Aguirre coupant le trafic est-ouest, idem à Coquimbo sur le pont El Culebrón au nord de la ville, idem à Antofagasta sur l’avenue Salvador Allende (avec un camion de bières bloqué et pillé), à Valparaíso dans la même idée plusieurs bus ont été caillassés et des barrages montés à Casablanca sur la Ruta 68 qui mène à Santiago ainsi que sur l’autoroute Los Andes à La Calera. Idem dans la région de Tarapacá, où on ne compte plus les barricades qui se sont élevées à Pozo Almonte, Alto Hospicio et Iquique sur les routes. A Concepción, un des foyers ardents de la révolte, il y a eu une fois de plus des saccages au centre ville, avec par exemple une boutique Johnson’s dont le mobilier a servi de combusible pour une barricade, et idem à Copiapo, Los Andes (avec pillage d’un supermarché Santa Isabel), Rancagua ou Nogales (avec pillage de camions bloqués), tandis qu’à Santiago le mobilier d’un supermarché OKMarket a servi à un nouvel incendie contre l’entrée du métro Baquedano, qu’un grand centre commercial est parti en fumée au croisement de Alameda avec Santa Rosa, que le restaurant La Piccola Italia a été saccagé et que le premier étage du bâtiment régional du ministère de la santé a été incendié (Seremi de Salud Metropolitana). Enfin, à La Calera, à la tombée de la nuit lundi soir, une centaine de personnes a attaqué le grand centre commercial (Mall Falabella) pour le vider de son contenu, et à Quintero ce sont les bureaux de Chilquinta (compagnie d’électricité de Valparaiso) qui ont été réduits en cendres. A côté des groupes d’émeutiers mobiles qui se sont affrontés toute la journée avec les carabiniers en procédant à des saccages et incendies, la multiplication en journée des blocages a permis ce lundi à de nombreuses personnes de participer à la révolte d’une autre manière que le défilé festif, permettant aussi de constituer des lieux d’auto-organisation variés (certains blocages ont tenu toute la journée). Comme l’a résumé lundi soir Karla Rubilar, la porte-parole dépitée du nouveau gouvernement : « Cela n’est pas le Chili qui a marché vendredi [avec ses 1,2 millions de personnes pacifiques], c’est le Chili qui appelle le samedi à détruire la ville »…

Du côté de la politique, les débats ont tourné tout le week-end entre un nouveau gouvernement d’unité nationale avec le centre gauche (qui s’y refuse pour l’instant), ou encore l’intégration de « personnalités de la société civile » en son sein. Lundi 28 octobre à midi, Piñera a finalement procédé à son petit lifting de façade en changeant huit ministres sur vingt-quatre (dont le décrié ministre de l’Intérieur Chadwick), y compris ceux du Travail et de l’Economie dont la tâche sera de mener à bien la « concertation sociale » promise pour tenter de calmer le mouvement en cours. De son côté, le syndicat CUT annonce une nouvelle journée de grève générale mercredi (dans le genre créer un rapport de force pour mieux négocier), et la gôche entend pousser son avantage pour faire avancer son agenda politique vers une nouvelle constitution. Pour réaliser son projet, il lui faut ainsi dépasser ses propres structures en profitant de l’énorme mobilisation citoyenne qui a rejoint la révolte, et quoi de mieux en ce sens que la création d’assemblées de quartier ? Les assemblées, encore plus avec des représentants de partis et de syndicats, ne sont-elles pas un lieu où toutes les tares de la politique s’expriment en force ? Se transformant facilement en minis-parlements, avec ses commissions et sous-commissions, avec ses listes de revendications et ses mots d’ordre, reconduisant la dictature de la majorité tout en faisant émerger des petits leaders venus d’en bas (oups, du « contre-pouvoir populaire »), elles sont souvent un des lieux privilégiés pour tenter d’encadrer et de représenter un mouvement de révolte. Un mouvement pour l’instant autonome qui appartient à toutes celles et ceux qui luttent directement dans la rue, et qui continue à se manifester comme au début il y a dix jours de façon offensive, en tout cas pour sa partie qui n’a rien à demander au pouvoir : prenons tout et détruisons le reste (ou l’inverse !).

Sur place, des compagnons de Santiago ont d’ores et déjà perçu ces assemblées citoyennes de quartier comme le possible début d’un processus de récupération de la lutte, et ont sorti un texte ce week-end dont voici un extrait : « Différentes positions ont émergé dans la pratique même des combats, dans l’ambiance de révolte et dans les possibilités surgissant de celle-ci. Certain-e-s se sont mis d’accord sur des appels et des tentatives de former des assemblées de quartier, des expériences de »contre-pouvoir« ou de »pouvoir populaire« , allègrement qualifiées par la presse de »conseils municipaux citoyens« , qui permettraient de mettre en place une table de revendications négociables, et bien-sûr des visages ou organisations avec lesquels pactiser. Des assemblées qui, comme nous pouvons le voir, se sont transformées en alternative citoyenne et en sortie pacificatrice du conflit, démontrant être un engrenage supplémentaire de la domination. (…) À cet égard, l’idée de confrontation permanente prend du sens au moment où nous ne donnons rien pour établi ni éternel, le dynamisme de la lutte doit nécessairement viser à l’élimination de tout type d’autorité, que ce soit l’État, l’assemblée ou n’importe quelle autre instance prétendant contrôler nos vies. Cette révolte n’a pas de noms ni de direction unique, elle n’appartient à personne car elle appartient à tou-te-s les rebelles et insurgé-e-s qui sont en train de combattre dans la rue, ainsi prétendre de manière ridícule s’attribuer telle ou telle action dans le cadre de cette révolte revient tout simplement à tenter de prendre l’hégémonie sur elle » (Algunas palabras desde y por la revuelta de octubre, par Algunxs antiautoritarixs por la catástrofe social). Face à ce genre d’assemblées dont l’ambition est de constituer la base d’une nouvelle autorité (vers un Etat plus comme ceci et moins comme cela), une des possibilités pour les insurgé.e.s pourrait à l’inverse être des formes variées de coordinations, qui offrent l’avantage de préserver l’autonomie diffuse de chaque groupe et individu sans centralisation, d’approfondir la tension vers l’attaque face aux propositions de réappropriation alternative d’un même existant, et aussi de créer dès maintenant un espace de complicités capables de s’opposer tant au pouvoir actuel qu’au nouveau qui entend s’y substituer. Comme l’ont déjà posé quelques vieux compagnons anarchistes lors d’expériences passées de soulèvements ou d’insurrections, c’est notamment au cours de ce genre d’explosions sociales que la conflictualité permanente contre l’existant et ses faux critiques devient fondamentale pour ne pas céder aux sirènes de l’unité, de la composition ou des alliances, en gardant vives nos idées de négation comme boussole : pour la liberté, contre toute autorité.

Enfin, côté chiffres, la Cámara de Comercio de Santiago (CCS) a précisé qu’avant ce week-end, les pertes des entreprises étaient de l’ordre de 1.400 millions de dollars, 500 millions en chiffre d’affaires et 900 millions en dégâts structurels. L’INDH continue sa comptabilité avec ce lundi soir 3.535 arrêtés depuis le 17 octobre et 1.132 blessés, dont 595 par balles (en gomme, en caoutchouc, de guerre). Au final, ce lundi a ressemblé à une vaste journée émeutière un peu partout avec des initiatives variées, où les barricades, blocages de route, affrontements avec les carabiniers se sont multipliés dans une intensité qui a rejoint ce qui s’était passé il y a 10 jours, le vendredi 18 octobre avant la proclamation de l’état d’urgence. Les miettes lancées par le gouvernement et ses petits changements internes sont très loin de pouvoir éteindre le bordel en cours, et tout le reste est une question d’imagination sur comment alimenter la révolte pour qu’elle devienne totalement incontrôlable, y compris pour les vautours du (contre) pouvoir populaire. Les attaques destructives plus fréquentes des institutions en région mêlées à des blocages de rue lors des manifestations, tout comme la multiplication de sabotages ciblés d’infrastructures (à l’image des métros cramés) est peut-être une piste en train de se dessiner au Chili. Et nous, ici ?

[Repris d’Indymedia Nantes.]