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Brève relation sur la décomposition de la contre-culture en Italie

Italie 1977 et les Indiens métropolitains

mardi 26 avril 2016

Le texte collectif qui est présenté ici devait être inclus dans le numéro 3, jamais publié, de l’éphémère revue « Subversion », éditée en Basse Loire dans la première moitié des années 1980. Dans la mesure où il aborde le rôle de la culture de masse, comme prothèse de la politique, en liaison avec celui des idéologies post-modernistes qui commençaient à être à la mode, il peut être utile de le diffuser aujourd’hui. Car ce qui était encore dans les langes dans l’Italie de la fin des années 1970 est, depuis belle lurette, pleinement développé, comme le révèle encore les prétendues occupations contestataires de places dans des grandes villes européennes, la dernière en date étant celle de la République, à Paris. Plus que jamais, il est impossible d’entamer la moindre critique subversive, en théorie comme en pratique, sans rompre avec ce spectacle politico-culturel et sans le stigmatiser comme tel. La contestation de la politique au sens traditionnel, c’est-à-dire de celle des partis, n’est pas suffisante pour rompre avec le monde de la politique, partie intégrante de celui du capital et de l’Etat, même lorsque l’action politique est pensée et réalisée par les contestataires eux-mêmes, y compris sous des formes impertinentes, voire insupportables et contraignantes pour les institutions. C’est elle que les idéologues post-modernistes, dans la foulée de Negri, appelaient déjà en Italie « le politique », à titre de prétendue transgression révolutionnaire de la politique traditionnelle. Thèse reprise aujourd’hui place de la République par les Lordon et autres beaux parleurs à la mode, à commencer par Hazan, éditeur à double casquette, lorsque l’on regarde le catalogue de La Fabrique, tous coauteurs de l’appel, façon intellectuels engagés, nommé : « Pourquoi nous soutenons la jeunesse », disponible sur le site « Lundi matin ». Lequel appel recycle le mythe négriste du « blocage des institutions », à commencer par les « mairies », puis « les conseils régionaux », etc, ici à partir des « places occupées », utilisées comme des « bases » pour généraliser « les actions de rue » et aboutir au « blocage du pouvoir politique », voire à la « destitution du gouvernement » ! C’est à l’aune de tels appels politiciens, dans le fond sinon dans la forme, qui escamotent les questions essentielles, à commencer par celle du pouvoir d’Etat, que nous pouvons juger du degré de « radicalité » réelle de sites « rebelles » comme « Lundi matin », ainsi que celui de leurs organisateurs et de leurs supporters, dans les rues et ailleurs. Alors même que les politiciens les plus démagogues, à gauche de la gauche officielle, participent en sous-main à l’organisation de spectacles de rue comme celui installé place de la République car ils y voient, à juste titre, la plus parfaite expression de la neutralisation préventive des possibilités de révolte effective !

Julius, avril 2016.

Depuis 1967, les révoltes des prolétaires en Italie ont révélé la faillite réelle, même si elle est encore partielle et compatible avec l’activisme armé, de la politique au sens habituel du terme, comme lutte de parti pour accéder au pouvoir. Tous les récupérateurs de la révolte l’ont bien compris. C’est pourquoi la critique la plus vulgaire des formes grossières du vieux militantisme se combine chez eux avec l’apologie des nouvelles formes d’intégration sociale à la mode : la culture contestataire. Pour tenir en laisse les prolétaires, il est impératif et urgent que les militants politiques se transforment en animateurs sociaux-culturels. Il est nécessaire de fermer la brèche que les bureaucraties traditionnelles se sont avérées peu aptes à combler. Si les prolétaires révoltés désertent de plus en plus les meetings électoraux et syndicaux, qu’à cela ne tienne. Des gens sont là pour les occuper dans des expositions, des concerts et d’autres happenings inoffensifs pour les maîtres du pouvoir. L’artiste, en particulier celui à connotation contestataire, y jouera le même rôle que le député ou le délégué syndical. Bien entendu, la politique n’en disparaît pas pour autant. Mais elle dégénère. Forme ne plus en plus sans contenu propre, sinon le vague et indéterminé appel à réaliser la démocratie la plus pure possible, elle a besoin pour continuer à exister de prothèses qui, jusqu’à des époques récentes, lui étaient en partie étrangères. Le pouvoir d’Etat reconnaît ainsi qu’il ne peut plus prétendre dominer et régenter de façon despotique l’ensemble de la société. Il n’est plus question que de gérer la décomposition. Dans ce but, il fait flèche de n’importe quel bois. De la culture et de l’art comme le reste. Les situationnistes affirmaient que la culture, l’art en particulier, constituent depuis longtemps la sphère séparée dans laquelle sont représentées à l’envers les passions et les aspirations humaines et qu’ils sont, désormais, transformée en branche de l’industrie. La fusion de la culture et de l’économie a en effet beaucoup progressé depuis les années 1950. Mais il en va de même avec la politique depuis la fin des années 1970. Dans ce domaine également, pas seulement dans celui de l’utilisation de la terreur, l’Italie joue le rôle de laboratoire de la contre-révolution moderne, qui est désormais le modèle pour le reste de l’Europe occidentale.

I

A la veille du Mai italien, la dégénérescence accélérée des restes de l’ancienne culture avait laissé des vides inquiétants pour le pouvoir. Des sphères particulières de la vie sociale, telle la culture à prétention populaire, qui autrefois gardaient encore quelque autonomie formelle à l’égard du capital, étaient passées pour l’essentiel sous le contrôle de l’Etat, qui les finançait en partie. Il visait à passer à la consommation de masse de la production culturelle officielle. Là des marchés s’ouvraient pour les industriels et les vedettes du spectacle. Les Malraux italiens tentaient de faire rentrer dans des têtes plus ou moins rétives les trésors culturels momifiés, avec l’attirail de valeurs morales et éthiques, du travail à la famille, sans compter la religion, qu’ils justifiaient. Les municipalités, en particulier celle de gauche, à Bologne et ailleurs, multipliaient leurs tentatives pour entraîner les prolétaires rétifs dans les temples culturels : théâtres, salles de concert et autres musées. L’art, comme le reste, devait passer dans les usines de recyclage démocratique pour accéder du statut de marchandise pour l’élite à celui de marchandise destinée à la masse. Son contenu et ses formes, où les canons traditionnels se mélangeaient aux innovations modernistes, étaient de plus en plus adaptés à sa nouvelle fonction sociale.

En Italie, la révolte sociale a éclaté aussi contre l’art et la culture. Les spectacles chers au cœur de la bourgeoisie italienne, encore aristocratiques par leurs thèmes et leurs modes d’expression, ne pouvaient enthousiasmer que des citoyens satisfaits de leur sort misérable de spectateurs, prêts à ingurgiter n’importe quoi et à s’extasier devant les gloires nationales : l’Italie, mère des arts, etc. Tel Dieu, les œuvres d’art ne paraissent écrasantes que si les individus se sont écrasés dans tous les domaines de leur vie. Leur force particulière, comme moyen d’expression autonomisé, est le résultat de leur faiblesse générale et non de la puissance, réelle ou supposée, de leurs auteurs. En réalité, il est impossible d’apprécier à leur juste valeur les œuvres d’autrui si l’on n’est pas capable d’œuvrer soi-même à la transformation du monde. C’est la reconnaissance, plus ou moins inconsciente, de leur propre nullité qui poussent les spectateurs à s’extasier devant les spectacles que leur offre le pouvoir. Mais pour ceux qui prennent conscience du caractère insupportable de leur survie, de tels spectacles ne peuvent que puer le surgelé et le préfabriqué.

En Italie, le grand mérite des Indiens métropolitains fut de montrer ce qu’ils pensaient de pareilles opérations promotionnelles néo-culturelles. Ici comme ailleurs, ils se sont heurtés à la contre-révolution moderne, y compris aux héritiers de l’avant-gardisme culturel, unies contre les « sauvages » des métropoles qui remettaient en cause l’une des bases de la « civilisation », la culture et l’art. L’ensemble de la période révolutionnaire en Italie, ouverte par les grèves et les sabotages de masse dans les usines, lors du Mai italien, est traversée par des actes de révolte contre l’ensemble de la vie aliénée, la culture et l’art en particulier : entrée en force dans les salles et lieux de spectacle pour interrompre et façon scandaleuse et violente les pièces, les films, les expositions, etc., et pillage, parfois, du matériel afin d’organiser des fêtes dans les lieux occupés. Les gauchistes, dans le genre de Lotta Continua, essayèrent de récupérer la révolte en l’orientant vers des « fêtes populaires », payantes bien entendu. Ils furent traités comme de véritables ennemis par les jeunes révoltés des métropoles, en particulier par des Indiens métropolitains. La révolte contre la culture culmina au cours du festival théâtral de Milan. Aux revendications débiles des réformistes, qui demandaient des réductions de tarifs pour les chômeurs, les irréductibles répondirent par la belle tentative d’attaque, violente et massive, de la Scala protégée par les carabiniers. Tous les apôtres de la culture, Berlinguer en tête, leader du Parti communiste, condamnèrent les « sauvages » qui « confondent la fête avec la débauche et la destruction des valeurs de la civilisation italienne ».

Seuls des crétins de sociologues à la mode virent dans de pareilles révoltes de vulgaires tentatives de créer des niches culturelles dissidentes en marge de la culture officielle. En réalité, elles tentaient à détruire, bien que de façon encore incomplète, les séparations sur lesquelles reposent le monde de la marchandise, dans les domaine public et privé, et, en particulier, la grande séparation entre expression et transformation du monde sur laquelle repose la culture. Des idéologues de la contre-culture tentèrent d’analyser de telles formes de révolte imprévisibles comme « la fusion enfin réalisée de l’art et de la vie », comme l’avaient rêvé les avant-gardes artistiques des années 1920, mais qui cherchèrent à le réaliser comme l’entente entre dissidence artistique et dissidence politique, dans le meilleur des cas. Les révoltés les plus critiques en Italie en avaient marre, eux, de la militance politique et culturelle qui, au nom des « lendemains qui chantent » les consolait en vrais curés de leur misérable présent sans joie. « Leur grain de folie », selon l’expression désobligeante de Berlinguer, était en réalité leur grain d’utopie, la passion d’individus qui ne voulaient pas que leurs rêves demeurent au stade de rêvasseries sans contenu mais qui cherchaient à les réaliser et à les développer à travers les formes de subversion du monde, sans privilégier l’une d’entre elles au détriment des autres. « Les utopistes du ghetto », toujours selon Berlinguer, avaient compris que « la révolte est indicible », comme l’affirmaient les « tribus » de Milan, en d’autres termes qu’il était devenu impensable d’exprimer leurs rêves, leurs désirs et leur passions dans les limites du langage des marchandises, avec les idées et les termes qui en dérivent : l’art, la culture, la politique, l’économie… Individus en train de créer leur propre vie, ils refusaient d’enfermer leur activité dans le langage qui représente leur aliénation au monde. C’est pourquoi, au langage « civilisé », les Indiens métropolitains opposaient leurs propres langages « sauvages », qui allaient du détournement ironique des slogans politique et culturel aux manifestations avec cris de guerre, plumes, tambours de guerre, totems, graffitis et affiches « pornographiques » sur Berlinguer.

Il n’en reste pas moins vrai que les Indiens métropolitains avaient, dans leur masse, leurs limites, qu’ils n’ont pas pu et pas su dépasser. A la différence de l’autonomie organisée, incapable d’en finir avec l’idéologie de la violence radicale spécialisée, c’est bien plus le mythe de la contre-culture souterraine que celui du P 38 libérateur qui les a acculés à l’autodestruction. Leur devise « Vivre nos désirs sans médiation » était l’expression de leur dynamisme mais aussi de leurs illusions. Comme s’il était possible de faire l’économie de la « médiation » révolutionnaire, de la destruction de la société capitaliste et de l’Etat pour réaliser en totalité les désirs. Les Indiens métropolitains s’étaient associés au nom du jeu et de la fête contre la morale du travail. Désormais, les moins lucides d’entre eux s’installaient en propriétaires comblés dans les fragiles acquis de leur révolte au nom de « l’espace et du temps libérés ». Mais dans le monde dégradé en profondeur par les marchandises, il ne peut jamais être question de se contenter d’occuper des places mais plutôt d’invertir la place, de la transformer de fond en comble en même temps que nous-mêmes. Chose bien entendu plus facile à dire qu’à faire. Or, après bien des difficultés, l’Etat italien reprenait du poil de la bête. Il attaquait les irréductibles et il utilisait tous les moyens disponibles, du terrorisme à la drogue, pour rétablir l’ordre. La situation de stagnation, qui tournait à bref délai à la défaite pure et simple, les leaders des Indiens la présentèrent comme leur victoire. L’affrontement avec l’Etat leur semblait difficile, vu l’hostilité grandissante de la population à la lutte armée. Le repli dans leurs tipis leur paraissait la seule issue valable. Dans leurs têtes, la guitare électrique et la seringue jouaient désormais le même rôle compensateurs des passions inassouvies que le P 38 dans les têtes des autonomes et des brigadistes. Mais bien que l’Italie soit la patrie des miracles, les danses sacrées électrifiées n’ont jamais éloigné les orages. La réclusion mi-volontaire, mi-forcée dans les ghettos contre-culturels, qualifiés pour l’occasion de « bases subversives » était le prélude à leur liquidation.

II

Sous prétexte d’aider les « exclus » à sortir des ornières politico-culturelles habituelles, les récupérateurs, Bifo et les autres bouffons de Radio Alice à Bologne, par exemple, ont travaillé à aggraver leurs ambiguïtés et à ramener ceux qui ne sombraient pas dans la désespérance dans le giron de la culture décomposée. La prétendue contestation de la culture fut faite au nom « de l’immersion de l’art dans la vie ». Entendez pas là le recyclage des thèmes obsolètes du dadaïsme, de l’expressionnisme, etc. dans le cadre de la vie aliénée, de la survie misérable aux couleurs de la pseudo-jouissance. Dans la même veine, la « fête populaire », infâme mélange de tous les looks de la planète, baba, rock, rasta, etc., fut sanctifiée comme le summum de la subversion du travail. Les apôtres du non-conformisme à prétention révolutionnaire pouvaient bien ricaner de la bêtise des travailleurs « inclus » fiers de leurs mains calleuses. Ils étaient bien fiers, eux, de leurs vie de parasites sur le dos des « exclus » du travail. La critique de la richesse du monde consistait pour eux à justifier la pauvreté des masses. En vrais mystiques, ils les appelaient à se désintéresser des biens terrestres pour s’élever dans les cieux plus divins de l’idéologie : « la communication transversale. »

Radio Alice fut sans doute le principal laboratoire expérimental de la nouvelle école de linguistique transversaliste. A la langue de bois de la militance traditionnelle, de plus en plus étrangère aux « exclus », Radio Alice opposa d’autres jargons, aussi étrangers, mais qu’ils pouvaient en partie adopter, ceux de la musique, de la poésie, du théâtre et de la psychanalyse « au quotidien ». Lénine, Trotski et Mao avaient du plomb dans l’aile. Dada, Dylan, Freud, Foucault, Deleuze, Derrida et, pourquoi pas, Bouddha pouvaient les remplacer au Panthéon de la « révolution des désirs », de la prétendue révélation de l’individualité intime, coupée du reste, par le biais de formes d’expression non conformistes. Le bla-bla des récupérateurs restait dans les limites des choses acceptables par l’Etat. Pour justifier leur labeur de linguistes, les bouffons n’avaient rien trouvé de mieux que de tirer des oubliettes des antiquités comme le lettrisme, etc. adeptes de la provocation littéraire par le moyen de la rupture avec les règles de la logique formelle du langage articulé. En ce sens, les récupérateurs étaient des artistes modernes. Ils ont effectué leur tâche à partir de subtils collages de lambeaux des défuntes avant-gardes culturelles dadaïstes, surréalistes, futuristes, etc., sous l’étiquette du « mao-dadaïsme ».

En appelant les « exclus » à répéter leurs expériences de « communication transversale », les animateurs de Radio Alice croyaient sans doute porter des coups mortels au capitalisme et leur révéler la face cachée du monde. Ils se contentaient de l’interpréter à leur façon. En réalité, ils opposaient des formes de langage, jugées contestataires, à celles du pouvoir d’Etat. De telles critiques de la hiérarchie, où « l’horizontalité », en termes de « communication » est censée anéantir « le verticalisme » traditionnel des partis, n’importe quel démocrate est capable de les faire. Ils oubliaient que, séparés de l’activité subversive, les modes d’expression, aussi subversifs qu’ils puissent paraître en termes de style, finissent par perdre leur saveur. Entre des gens soumis à leur misérable condition de survie, il ne peut exister que des relations misérables. Il règne entre eux le silence ou les cris de perroquets, rabâchant les idées aussi protéiformes que banales qui correspondent aux rapports entre marchandises. Ils restent isolés ensemble. Toutes les formes de langages leur deviennent alors étrangères et s’autonomisent comme discours du pouvoir. L’appel au transversalisme n’y change rien.

La notoriété des gourous du transversalisme provient moins de leur vomis idéologique que de très rares prises de position en faveur des révoltes effectives des prolétaires. Lors des émeutes de masse à Bologne, au printemps 1977, Radio Alice put, grâce à son système radio-téléphonique, renseigner les émeutiers sur les opérations des forces de répression. C’est la seule chose que l’Etat a reproché à ses speakers et la raison pour laquelle elle a encouru ses foudres. La suite des événements a montré la confiance que l’on pouvait accorder à de pareils contestataires. Les journées de l’automne 1977 à Bologne furent organisé par le collectif regroupant les leaders de l’autonomie officielle, Negri en tête, ceux du mao-dadaïsme, comme Bifo, et d’autres héros du jour. Dans le collectif, on retrouvait les inévitables souteneurs professionnels, comme Lotta continua. Tous furent d’accord avec la mairie de Bologne, tenue par le Parti communiste et qui avait appelé les blindées des carabiniers au printemps, pour assurer l’ordre lors des festivités, par l’intermédiaire des services d’ordre de la militance. L’opération visait à récupérer, à neutraliser et, en fin de compte, à enterrer ce qui pouvait rester de potentiellement dangereux dans les révoltes « juvéniles ». Les irréductibles étaient déjà en fuite ou en prison. Les plus hésitants étaient mûrs pour festoyer sur les décombres de leurs ghettos alternatifs. Seuls, des poignées de révolutionnaires lucides, mais déjà très isolés, par exemple dans « Prolétaires si vous saviez », dénoncèrent le happening comme « opération de contre-révolution culturelle ».

III

En Italie, la contre-révolution a été faite au nom de la lutte contre le terrorisme. L’Etat entendait combattre la violence de masse des prolétaires révoltés bien plus que relever le défi que lui avait lancé les desperados du P 38, sans hésiter lui-même à utiliser la terreur, comme sur la place Fontana. Mais la composante culturelle n’en a pas moins joué son rôle néfaste. Pour quelques jeunes désespérés qui pratiquèrent la fuite en avant dans la lutte armée, il y en eut des masses qui préférèrent refouler et sublimer leur haine du capitalisme dans les spectacles que le pouvoir autorisait. Les groupes artistiques amateurs se sont multipliés, souvent à partir de gens issus des ghettos alternatifs. Certains ont désormais pignon sur rue. A de rares exceptions, l’activité contre-culturelle a servi à décharger de façon inoffensive les frustrations accumulées. Elle met en scène les multiples misères quotidiennes, et même les formes caricaturées de révolte contre elles. Elle spécule sur le dégoût envers les perspectives révolutionnaires qui a accompagné la faillite des prétendus programmes révolutionnaires, sur l’idéologie du « no futur » qui domine, sur le ressentiment des individus à l’égard de l’échec de leurs révoltes. Des passions, il ne reste presque plus de traces, à moins d’appeler passions l’amertume, la lassitude et le désir de sombrer dans l’oubli qui dominent aujourd’hui en Italie. La contre-culture est celle de l’acceptation de la sinistre réalité, même si elle la présente sous les dehors les plus sombres. Pour ceux qui s’y investissent, avec quelques espoirs d’intégration et de promotion, et pour les groupies qui s’y retrouvent, elle joue le rôle de compensation paralysante, elle ne modifie en rien les conditions de leur survie et elle les fait rêvasser, dans le meilleur des cas, à des formes de « vie intérieure » mythiques aussi lointaines qu’inaccessibles, coupées de la transformation de la « vie extérieure ». C’est la culture de l’amnésie et du somnambulisme : les impressions éphémères se succèdent et se ressemblent. Les formes changent et se combinent de façon hypnotique comme les spots des boîtes de nuit mais le contenu reste identique à lui-même : le vide de la marchandise.

Le cycle de combats historiques auquel nous avons participé est désormais fermé. Des côtés subversifs, il ne reste pas grand chose, sinon en termes de représentation. Bien entendu, les idées qui accompagnent les mouvements historiques ont leur importance, à condition de ne pas les momifier et de ne pas les transformer en dogmes. Par contre, il n’y aura rien de pire pour nous que d’oublier les travers de tels combats, qui sont aujourd’hui devenus, dans les conditions historiques modifiées, des facteurs du maintien de l’ordre en Italie et dans le reste de l’Europe occidentale. L’histoire ne peut se refaire à l’identique. Le mouvement subversif que nous appelons de nos vœux devra reprendre les choses là où le précédent les a laissées. C’est à cette condition qu’il aura quelques espoirs de vaincre.

[Repris du blog de La Discordia.]