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Athènes (Grèce) : Et la nuit tombe sur Exárcheia…

dimanche 19 juin 2016

[NdNF : Il y a une semaine, nous publiions quelques informations et réflexions sur l’exécution anonyme d’un dealer à Exárcheia, un assassinat qui n’a toujours pas été revendiqué, n’en déplaise aux amateurs de sensations fortes sur les réseaux sociaux. Nous y soulignions les conflits théoriques (et donc pratiques) entre des tendances dites « hygiénistes » et « anti-hygiénistes « du mouvement anarchiste local. Pour approfondir, nous avons décidé de rendre disponible en français le contenu dune affiche collée il y a quelques années à Athènes, qui prend le parti d’une critique anarchiste de l’hygiénisme et des postures et attitudes de vigilants, de machos et de beaufs à l’intérieur du mouvement, notamment sur la question de la toxicomanie et des toxicomanes. Elle répond, entre autres, à quelques descentes armées contre des junkies, et au refus de certains compagnons de différencier les usagers et les dealers de came.]


Et la nuit tombe sur Exárcheia… Rackets, embrouilles, harcèlements, viols. La situation est devenue impossible, qu’ils disent. Il faut faire quelque chose. Trouver les coupables, les punir, nettoyer le quartier. Et pour que les choses soient plus simples, le coupable peut être créé de toutes pièces. Les suspects habituels sont toujours là, tout comme les juges autoproclamés. Prêts à arrêter, à juger, à châtier. Spray au poivre pour les toxicos abrutis, tabassage pour les immigrés qui pourraient vendre, ou pas, de petites doses, descentes populaires massives sur les marchés de clope et de drogue, perquisitions pour faire des contrôles. Des temps extrêmes qui exigent des mesures extrêmes.

Ouvrons un peu le champ. Les radicaux et conservateurs grecs peuvent ne pas être d’accord sur un tas de choses. Mais il y a aussi ce qui les unit. La culture du sexisme et de l’homophobie, le récit anti-impérialiste, la banalisation du discours anti-albanais, les discours complotistes et d’agents provocateurs anti-macédoniens et anti-turcs, l’antisémitisme de gauche ou de droite, la terreur sacrée contre la représentation du toxicomane et du mentalement différent en tant que corps malade. Les espaces communs de la société grecque, d’une société qui s’unit dans des exclusions.

De retour donc dans notre quartier. La guerre à la criminalité compte déjà quelques années. Et ses armes sont aussi tirées du discours raciste local. On baptise de Mafia les méthodes illégales de survie des immigrés afin de les stigmatiser et de les diaboliser. Ils disent « dehors l’héroïne » et entendent par-là « dehors les toxicos ». C’est-à-dire dehors les corps étrangers qui menacent la santé et la propreté-purisme de la société grecque. On a entendu les mêmes discours, venant d’autres personnes bien entendu, pour l’occupation d’Hypatie [1], l’expulsion de la cour d’appel [2], les prostituées séropositives [3] et les sous-sols à immigrés [4]. Oui, nous avons appris que les toxicomanes et les immigrés ont ramené les comportements violents et le sexisme dans le quartier, phénomènes dont la signification même était jusqu’ici inconnue à Exárcheia. Les on-dits calomnieux n’ont pas non plus manqués sur des gamines marchant soi-disant sur des seringues chargées d’hépatites et des pakistanais enragés vendeurs de cigarettes se comportant violemment entre eux, menaçant aussi les passants. Et si, selon le discours patriarcal, les faibles gamines doivent être protégées par des mâles armés de manches de pioche, les corps des Autres, les corps des monstres et des miasmes, il est déjà légitime qu’ils soient la cible de violences, sans égards à ce qu’ils font ou non.

Personne n’est de trop pour nous. Tous ceux qui pensent qu’en donnant satisfaction aux demandes des habitants d’Exárcheia pour une discipline hygiénique, cela nous amènera sur la voie de l’auto-organisation et de la solidarité, nourrissent uniquement de dangereuses illusions, si ce n’est qu’ils flirtent déjà ouvertement avec les idéaux du corps national. Un lieu qui reproduit les exclusions des dominants n’est pas sûr pour nous. Un cabinet médical qui ne mettra pas à disposition des seringues propres et des préservatifs aux toxicomanes, par exemple, aussi autogéré soit-il, fait exactement cela. Il reproduit l’exclusion dominante de l’Autre. Nous ne pouvons créer des lieux véritablement sûrs que par nos luttes contre les privilèges et les avantages de la société grecque. Notre place aux côtés des immigrés et des toxicomanes cibles d’attaques est non-négociable.

À Exárcheia et partout.

Assemblée contre l’hygiénisme et le racisme.

[Traduit et annoté du grec d’Indy Athènes d’une affiche trouvée sur les murs d’Athènes en 2012.]

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Et la nuit tombe sur Exárcheia…

Notes

[1Occupation par des immigrés en grève de la faim de l’institut d’Hypatie dans le centre d’Athènes en 2011, plus connue sous le nom de la "grève des 300" en Grèce.

[2Expulsion en 2009 de l’ancienne cour d’appel d’Athènes, alors occupée par des sans-papiers.

[3Avril-mai 2012, en pleine période électorale, de nombreuses femmes prostituées ont été arrêtées. 32 d’entre-elles ont été détenues dans des conditions déplorables au quartier général de la police d’Athènes après avoir été forcée à faire des tests VIH. Elles ont été inculpées pour « coups et blessures graves avec préméditation », accusées d’avoir propagé le SIDA et d’être des « bombes hygiéniques » par le pouvoir et les médias, qui ont même publié leurs photos signalétiques. Suite au scandale soulevé, elles ont toutes été acquittées.

[4Les sous-sols sont loués en Grèce à des prix plus bas que la moyenne, souvent à des immigrés, mais pas que.