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Anarchistes : une histoire courte mais passionnée

mercredi 7 juin 2017


Naissance d’une force

Peu après la naissance du Capitalisme moderne au XIXème siècle, et dans le cadre de larges luttes contre l’exploitation et l’État, le terme d’« anarchiste » tel qu’il est compris aujourd’hui commence à être utilisé par des révolutionnaires en rupture avec les logiques réformistes ou bourgeoises de leur époque.

Dans un contexte de révoltes de grande ampleur là où le Capitalisme s’est implanté, sous l’impulsion des nouvelles formes d’État, et après la révolution de 1848 en France, Proudhon, Cœurderoy et plus encore Joseph Déjacque, exilé aux États-Unis, formulent la critique conjointe de l’État et du Capitalisme. Max Stirner, penseur maudit jusqu’à ce jour, développe des réflexions passionnantes sur l’individu, largement en rupture avec son temps. Marx formule une critique générale du Capitalisme, mais basée sur l’économie et marquée par le déterminisme et la conception « scientifique » de l’histoire.

A partir des expériences radicales de la Première Internationale, de la Commune de Paris (1871) ou des apports de Bakounine, des tendances actives du mouvement ouvrier ou paysan se revendiquent anarchistes. L’Espagne connaît de nombreuses grèves, des mouvements insurrectionnels (comme celui de 1892 à Jerez, en Andalousie) et voit naître le groupe armé des Déshérités. En Italie, Malatesta et d’autres compagnons tentent une insurrection dans la région du Matese.
Les mouvements connaissent une forte répression, et les courants anarchistes divergent sur la question de l’organisation ou sur les méthodes à employer pour parvenir à une société libérée.

Dans les années 1880 et 1890, les anarchistes prônent l’action individuelle, l’expropriation, la « propagande par le fait » et la révolte armée pour mettre fin au Pouvoir. De petits groupes se forment et sont particulièrement actifs, comme la Bande noire de Montceau-les-Mines, dans le nord de la France.
L’affaire des condamnés à mort de Haymarket en 1886 fait parler des anarchistes dans le monde entier.
De nombreuses actions éclatantes sont menées : attaques à la bombe, assassinats de Sadi Carnot, président français (1894), du président du Conseil espagnol (1897), de l’impératrice Sissi (1898), puis du Roi d’Italie (1900) et de McKinley, président américain (1901).
C’est l’époque de Ravachol, des Travailleurs de la Nuit et d’autres groupes et individus moins connus, comme les dévaliseurs de trains d’Arles.
Beaucoup de ces rebelles sont envoyés au bagne de Cayenne, où ils sont les premiers à se révolter et à s’échapper : Placide Schouppe, Jules Clarenson, Honoré Leca, Léon Pélissard, et d’autres.

La Révolution partout

En 1905, les anarchistes participent activement à la révolution qui fait trembler la Russie. Ils constituent les premiers soviets et disposent de réseaux extrêmement actifs, comme dans le ghetto juif de Bialystok, foyer insurrectionnel sans précédent dans l’histoire libertaire. Ces réseaux serviront d’expérience pour l’action dans la seconde révolution russe, en 1917.

Depuis ses débuts, l’histoire des anarchistes est une histoire d’immigration. De nombreux libertaires partent vers l’Argentine, les États-Unis ou l’Amérique Latine, où ils sont souvent à l’origine des organisations ou initiatives les plus radicales de l’époque. Des anarchistes espagnols fondent des groupes et des organisations à New-York, en Amérique Centrale et du sud. Des publications en yiddish, en allemand ou en italien voient le jour de l’Amérique du Nord à Buenos Aires.

1909 est l’année de la « Semaine sanglante » en Argentine. Au Chili voisin, le Pouvoir avait déjà massacré un an et demi auparavant les grévistes des mines de salpêtre de Santa María Iquique.
En Espagne, une grève générale est déclenchée à Barcelone. La ville se couvre de barricades, les bâtiments religieux sont incendiés. Le pédagogue libertaire Francisco Ferrer est fusillé par la monarchie à l’issue de la « Semaine sanglante ».

En 1910 éclate la révolution mexicaine. Les anarchistes, organisés au sein du PLM (Parti Libéral Mexicain), ont déjà tenté de nombreuses insurrection contre la dictature de Porfirio Diaz. Ils disposent de bases arrières chez les ouvriers mexicains des États-Unis, et sont en contact étroit avec les courants révolutionnaires américains.
Plus lucides que les zapatistes (l’autre courant radical de la révolution) sur la question de l’État, ils portent le projet le plus cohérent de la période : abolir l’État et le capitalisme, et unir les efforts des ouvriers, des paysans et des communautés indiennes. C’est le seul courant qui soit implanté ou en lien avec ces trois composantes du prolétariat mexicain.

Après les années 10, le mouvement ouvrier s’agite et fait trembler le Capital un peu partout : les propositions anarchistes sont désormais diffusées depuis plusieurs décennies et adoptées à grande échelle dans les luttes de l’époque. L’insurrection ou la grève insurrectionnelle sont prônés comme moyens décisifs pour déclencher la révolution.
On parle partout des anarchistes : au Japon, où onze rebelles sont exécutés dans ce qui sera appelé « l’incident de haute trahison » contre l’Empereur. En France, des illégalistes comme ceux de la Bande à Bonnot restent actifs. Alexandre Britannicus est tué et Joseph Renard exécuté en 1913.

Les courants du syndicalisme révolutionnaire (pour lequel le syndicalisme se suffit à lui-même), de l’anarcho-syndicalisme (plus anarchiste que le premier) ou de l’anarchisme ouvrier argentin se développent. Les deux derniers se renforcent après la guerre de 14-18, en particulier en Amérique Latine.
L’Argentine est au bord de la révolution, et la FORA (Fédération Ouvrière de la Région Argentine) au premier plan des luttes sociales.
En Espagne, les luttes entre pistoleros du patronat et de la CNT anarchosyndicaliste font des centaines de mort dans les deux camps.
Aux États-Unis et au Canada, les IWW mènent des luttes très dures dans le monde ouvrier, parfois les armes à la main, et subissent une répression féroce. On y trouve un mélange de travailleurs itinérants et de vagabonds (les hobos), d’anarchistes, de travailleurs de toutes les origines. Les réseaux de l’IWW s’étendent dans tous les pays anglophones via les marins affiliés au syndicat.
Les anarchistes ont une forte présence dans les mouvements ouvriers chinois et coréen, mais aussi dans des pays comme la Suisse ou la Suède.

La critique anarchiste

Dès le début du siècle, un grand nombre de sujets d’importance sont discutés au sein du mouvement, dans les Causeries populaires parisiennes ou les Athénées, autour des thèmes de l’éducation, de la sexualité, de la santé, de la culture, le plus souvent en rupture nette avec les conceptions dominantes de l’époque et sans spécialistes. Cela donne une forte consistance aux propositions des anarchistes, renforcée par leur implication dans les mouvements et au quotidien. L’action directe est prônée comme moteur essentiel de transformation des rapports sociaux et de destruction l’exploitation et de la domination.

On tente de mettre fin, au moins partiellement, aux séparations de ce monde : des anarchistes manient les armes et pratiquent le naturisme ou jouent du théâtre. Des expropriateurs espagnols s’attaquent aux banques et financent la publication de l’Encyclopédie anarchiste… un autre expropriateur, l’italo-argentin Severino Di Giovanni, publie les œuvres du géographe libertaire Elisée Reclus.

Les femmes sont particulièrement actives au sein du mouvement. En Argentine, le premier journal anarchiste rédigé par des femmes, La voz de la mujer, est publié dès 1896… Teresa Claramunt en Espagne, He Zhen en Chine, Voltairine de Cleyre aux USA et bien d’autres compagnes combattront pour l’émancipation des femmes et de tous. Fumiko Kaneko, immigrée coréenne au Japon, lit Stirner et projette avec son compagnon de tuer l’Empereur du Japon ou son fils.

En Allemagne, des positions très avancées sont monnaie courante au sein des milieux anarchistes : Erich Mühsam échange avec Freud et le psychanalyste révolutionnaire Otto Gross, l’homosexualité est défendue par des anarchistes comme Adolf Brand ou Senna Hoy.

De la Russie à L’Espagne

1917 est l’année de la révolution russe : les anarchistes, après avoir cru des alliances possibles avec les Bolcheviks de Lénine, défendent les voies les plus radicales utilisées par les mouvements ouvrier et paysan, et s’opposent au nouveau pouvoir les armes à la main. C’est l’épopée de l’Ukraine anarchiste (parfois idéalisée), puis la répression, qui anéantit le mouvement révolutionnaire (Kronstadt est vaincue en 1921).
Ce sera bientôt le goulag pour les survivants, et la lutte dans la clandestinité.

Durant l’année 1919, une grande partie de l’Europe voit se mettre en place des expériences révolutionnaires : la République des Conseils de Bavière, la commune de Budapest, les Conseils d’usines de Turin.
En Allemagne les anarchistes participent à une sorte de gouvernement révolutionnaire. A Budapest, leurs compagnons, confrontés à une situation similaire, sont partagés sur la question. Un courant, celui des almassystes, rejette la collaboration avec les communistes autoritaires menés par Bela Kun.

La reprise en main par le pouvoir déchaîne la répression. Les régimes qui s’instaurent évolueront vite vers le fascisme ou le nazisme.
En Argentine, la FORA subit une dure répression, et le massacre de la « Patagonie tragique ». L’allemand Kurt Wilckens tue le responsable de la répression.

Les anarchistes n’abandonnent pas la lutte et sont actifs dans la clandestinité en Russie, en Bulgarie (autour de Cheïtanov) ou en Allemagne (le groupe Rouge et Noir ou Schwarzrotgruppe tentera deux fois, après des années de clandestinité, d’assassiner Hitler).

L’affaire Sacco et Vanzetti, anarchistes d’action convaincus d’origine italienne, condamnés à mort aux États-Unis, déchaîne des protestations de solidarité partout dans le monde.
En Italie, des anarchistes tentent d’assassiner Mussolini : Gino Lucetti en 1926 puis Angelo Pellegrino Sbardaletto, en 1932 (qui sera fusillé), en plus de l’action du très jeune antifasciste Anteo Zamboni en 1926.

En Amérique Latine, l’anarcho-syndicalisme reste une force majeure dans les années 20. Des liens étroits sont tissés entre les ouvriers révolutionnaires de Bolivie et le mouvement indien, très offensif.
Au Paraguay, une tentative d’insurrection est lancée en 1931, qui donnera la brève expérience de la Commune d’Encarnación.

La répression est dure partout. Au début des années 30, les anarchistes ont perdu beaucoup de leur influence, au profit de tendances réformistes, collaboratrices et autoritaires.
En Suède, les grévistes d’Adalen sont fortement réprimés par le pouvoir.

C’est dans ce contexte qu’éclate la révolution espagnole en juillet 36. Les nazis sont au pouvoir en Allemagne et les fascistes contrôlent l’Italie. Le soulèvement des militaires espagnols fait suite au Coup d’État organisé deux ans plus tôt au Portugal par Salazar, auquel avaient répondu les anarcho-syndicalistes portugais armes à la main. Le pouvoir les envoya au bagne de Tarrafal, au Cap-Vert.

Les anarchistes de la CNT, fort d’une expérience historique de grèves de masses, de plusieurs tentatives d’insurrection localisées au début des années 30, et du soulèvement des Asturies (1934), résistent au Coup d’État fasciste, notamment grâce à des comités de défense préparés et entraînés. Le prolétariat espagnol et la CNT lancent l’expérience des collectivisations dans la partie libre du pays (Catalogne, Aragon, Pays Valencien, Murcie, Castille), et mettent en pratique leur projet de communisme libertaire, discuté et mûri depuis des années.

L’expérience est affaiblie par la participation au nouveau gouvernement qui veut unir les organisations « de gauche ». La CNT, première force révolutionnaire, malgré des divergences en son sein, renonce à la défense de l’autonomie du prolétariat et collabore. Cette logique politique, contraire aux conceptions anarchistes affirmées depuis des décennies, ne pardonne pas : combattu par les communistes autoritaires liés à l’URSS de Staline comme par l’armée de Franco, le prolétariat d’Espagne subit une sanglante défaite.

La dernière poche révolutionnaire qui subsiste en Occident avant la Deuxième guerre mondiale est défaite, et avec elle l’expérience de transformation révolutionnaire la plus aboutie du vingtième siècle. Les anarchistes espagnols sont parqués dans les camps de concentration du sud de la France. Certains s’exilent. Beaucoup veulent continuer à se battre et s’impliquent dans la Résistance en France.

Les années tragiques et l’après-guerre

Alors qu’a éclaté la Deuxième grande boucherie mondiale, des maquis anarchistes subsistent en Espagne, tels ceux des frères Quero (1940-1946) et des Jubiles (1939-1944) en Andalousie, de Santeiro (Asturies et León), d’O Pinche en Galice (actif jusqu’en 1950), en plus de ceux qui unissent anarchistes et d’autres courants.

En Roumanie, les Haïdouks de Cotovschi mènent des activités de partisans de 1939 à 1941 et sont exterminés.

En Italie, les anarchistes, très actifs dans la résistance, sont capables de remettre sur pied leur mouvement à la Libération.

En France, des anarchistes, espagnols pour la plupart, sont très actifs dans les maquis antifascistes ou FFI, et libèrent plusieurs villes.

Des anarchistes du « troisième camp » et certains courants marxistes ont tenté d’affirmer durant la Guerre des positions hostiles aux différents camps belligérants, et de mener des actions dans une perspective internationaliste et prolétaire.
En Allemagne, des groupes clandestins d’anarchistes et de communistes des conseils sont actifs après-guerre, notamment autour de John Olday, impliqué durant la Guerre dans la revue War Commentary en Angleterre.

Une CNT se reconstitue en France dès les lendemains de l’armistice. Ses effectifs auraient été importants, d’après certaines sources. Mais, particularité française, les libertaires vont privilégier l’entrisme dans les syndicats majoritaires, ce qui affaiblira les positions autonomes de classe. Le combat social est pourtant intense, avec des mouvements de grève massifs en 1947 et 1950, et des épisodes insurrectionnels, comme en 1955
De leur côté, les anarchistes espagnols en exil sont tournés vers l’Espagne : plusieurs attentats sont organisés contre Franco (dont un attentat aérien en 1948), et des guérilleros organisent des opérations depuis la France. Ils sont peu à peu abandonnés par leur organisation, immobiliste. Caracremada, le dernier guérillero actif, est tué en 63, après Facerías, Quico Sabaté et bien d’autres.

Malgré la recomposition du monde et la polarisation autour des deux blocs sortis vainqueurs de la Deuxième Guerre, d’importantes révoltes viennent vite rappeler la nécessité de la révolution contre les blocs, les États et le Capital. Les esprits sont marqués par l’insurrection ouvrière de Berlin-est en 1953, réprimée par le pouvoir communiste, puis par celle de Budapest en octobre 1956, où sont mis en place des conseils ouvriers.

Cuba est l’un des pays où les anarchistes sont restés actifs après des décennies de luttes. Ils participent de 1953 à 1959 aux combats pour le renversement de la dictature de Batista. Dès l’arrivée au pouvoir de Fidel Castro, ils sont sévèrement réprimés. Ceux qui ne finissent pas en prison s’exilent aux États-Unis, et constituent de solides réseaux en Floride.

Alors que certains révolutionnaires ont fait le choix, dans ces années troublées, de la défense d’un camp ou de l’autre, dans une logique du « moins pire », ces événements, comme les interventions des États-Unis ou de la France à l’étranger, démontrent la fausseté des logiques de conciliation.

Encore la Révolution

Les anarchistes commencent à refaire parler d’eux autour de 1968, en particulier les courants capables de saisir les évolutions de l’époque (la jeunesse comme nouvelle force révolutionnaire, le rôle de collaboration des syndicats encore plus marqué qu’avant-guerre). Ils participent activement au mouvement de 68.

On s’inspire désormais de Socialisme ou Barbarie ou de l’Internationale Situationniste, et on critique un militantisme coupé de la vie, ou les aspects marqués par l’idéologie des théories révolutionnaires du passé.

Si la révolution échoue en France, beaucoup s’impliqueront les années à venir suivantes dans différentes luttes de grande ampleur, du mouvement anti-nucléaire et des grèves sauvages, anti-syndicales aux émeutes urbaines.

En Italie, c’est le début des « années de plomb » avec l’assassinat de l’anarchiste Giuseppe Pinelli.

Aux États-Unis, un mouvement contestataire de fond secoue la société, avec pour toile de fond la guerre du Vietnam (où un millier d’officiers au moins sont assassinés par des soldats rebelles !). Des revues comme Fifth Estate ou les textes de Freddy Perlman critiquent les bases scientistes des théories révolutionnaires historiques et leur culte du Progrès (anarchisme compris). Les organisations sont remises en question un peu partout.

Des groupes « autonomes », parfois armés, plus ou moins structurés et spécialisés selon les cas, font leur apparition dans plusieurs pays : en particulier la Angry Brigade en Angleterre (1970-1972), les GARI en France en 1974, la George Jackson Brigade dans le nord-ouest américain (1975-1977).

L’Espagne, où l’agitation est forte dès le début de la « transition démocratique », en particulier dans les usines, est marquée par les combats de Vitoria, le 3 mars 1976. Ce massacre fait suite à l’exécution de Salvador Puig Antich deux ans plus tôt par le pouvoir franquiste. En 78, l’affaire Scala, un montage du nouvel État « démocratique », tente d’affaiblir les anarcho-syndicalistes de la nouvelle CNT et les autres révolutionnaires dans la rue.

Des soulèvements révolutionnaires, avec un fond anti-autoritaire plus ou moins fort, ont lieu au Portugal (la « révolution des œillets » de 1974), puis en Italie en 1977, où circule massivement à Bologne La joie armée, un manifeste anarchiste. C’est ensuite la révolution iranienne de 1979, la Pologne, l’Afrique du Sud contre l’apartheid…
D’importantes luttes sont menées contre l’industrie nucléaire, en Europe (Wyhl en Allemagne ; Plogoff, Chooz et Golfech en France) comme aux États-Unis, dans lesquelles les anarchistes et d’autres anti-autoritaires s’impliquent activement.

Les années 80 sont marquées par les défaites des grands mouvements révolutionnaires, et l’idée de transformation révolutionnaire de la société se fait moins visible, en particulier après l’anéantissement des mineurs britanniques à l’issue de la grande grève de 1984-85.

Des mouvements et des soulèvements de moindre intensité continuent pourtant d’avoir lieu. Les anarchistes font parler d’eux dans le mouvement contre les prisons en Espagne, dans divers groupes autonomes, dans la lutte anti-nucléaire en Italie.

Dans les années 90, on redécouvre dans des pays vivant des situations de tension la richesse des propositions anarchistes. C’est notamment le cas en Amérique Latine après la période des dictatures, à travers le mouvement punk et anarcho-punk.

Les anarchistes italiens, malgré les aspects très idéologiques de l’insurrectionnalisme, montrent qu’il est possible d’agir ici et maintenant, sans mouvement de masse, alors qu’une partie des anarchistes restent fortement attachés à des logiques passéistes, commémoratives ou culturelles.

De nouveaux réseaux se constituent. Les courants anarchistes et anti-autoritaires restent forts dans de nombreux pays, malgré les pertes importantes en termes de critique depuis les années 70, les progrès de l’aliénation et l’invasion accrue de la marchandise aux quatre coins du monde.
Le poids de l’idéologie est parfois pesant, comme la perméabilité aux logiques politiques, ou les nouvelles modes issues de l’Université. Une flopée de courants et de « ismes » voient le jour, se composent et se recomposent au gré de fausses nouveautés sur lesquelles capitalisent bureaucrates, petits leaders et intellectuels plus ou moins institutionnels.

Des anarchistes restent néanmoins en mesure de faire des apports importants aux combats de leur époque. Ils sont au cœur du mouvement de révolte en Grèce, qui culmine en 2008. Des affaires répressives et des montages, parfois sous le label de la lutte contre le « terrorisme », visent des compagnons en France, en Italie, au Chili, en Espagne ou au Mexique.

Au-delà des combats menés par les anarchistes, il est surtout important de saisir l’importance des combats menés partout contre l’exploitation et la domination (contre les OGM, contre les projets industriels et de développement, les luttes urbaines émeutières, etc.), que leur ampleur soit limitée ou pas. Différents courants et groupes anti-autoritaires ont su le faire et se sont donnés les moyens d’intervenir directement dans la recherche de cohérence avec les finalités revendiquées.

Les apports des divers courants anarchistes du passé restent fondamentaux. La conséquence historique des anarchistes dans leur combat contre l’existant, leur promotion de l’action directe et de la volonté humaine comme moteurs essentiels de transformation révolutionnaire, ou leur insistance sur l’importance de la cohérence entre les moyens et la fin, représentent des armes fondamentales dans le combat contre ce monde.

Leur conception anti-élitiste du combat et des activités, dont la théorie, est également digne d’être soulignée. A l’opposé de celle des spécialistes qui tirent une renommée de leurs « apports », et en revendiquent la paternité, il importe de cibler ce qui nous opprime, dans les conditions qui sont les nôtres, et de clarifier les combats que nous menons, en identifiant leurs limites et leurs contradictions. Contre la froideur analytique et la prétendue objectivité des intellectuels, il est nécessaire de faire référence à des situations et des moments vécus, en refusant les rôles, et en luttant contre la reproduction des rapports hiérarchiques de cette société.

Les anarchistes ont écrit et continuent d’écrire de belles pages de lutte, qui parlent à nos têtes et à nos cœurs. Parce qu’ils furent et restent des individus en chair et en os, avec leurs contradictions et leur grandeur.
Sans besoin de se forger des icônes et des modèles à suivre, nous trouvons de l’inspiration dans les plumes magnifiques d’Armand Robin ou de Stig Dagerman, dans l’enthousiasme combatif de l’argentin Rodolfo González Pacheco, dans l’action révolutionnaire portée à travers le monde par les anarchistes italiens (de l’Égypte à l’Amérique), dans la profondeur des apports d’ André Prudhommeaux.
L’histoire des anarchistes et de leurs combats se transmet aussi à travers le souvenir de personnalités attachantes et passionnées comme celles d’Octave Jahn, éternel rétif de la France à l’Espagne puis au Mexique ; de rebelles de toujours comme Gino Gatti l’expropriateur ; de novateurs tels les jeunes libertaires hollandais du groupe De Moker ; de Louise Michel qui fraternise avec les kanaks dans son exil calédonien, d’individualités fortes comme la toulousaine Maria Monbiola alias Maria Dinamita, Emma Goldman, la chilienne Flora Sanhueza, et tant d’autres.

Sous la plage les pavés
mai 2017
souslaplagelespaves[@]riseup.net

Note finale

Ce court texte ne prétend pas fournir un ABC, un manuel clés en main de l’anarchisme, ou présenter une histoire lisse, sans contradictions, faite de héros et de martyrs. Il est à mettre en lien avec nos Perspectives.
Il est donc davantage une évocation de la richesse de ce que furent les combats menés par les courants anarchistes qui nous ont précédé qu’une appropriation, une volonté de justification de nos combats actuels dans le passé.
Nous espérons qu’il servira à rétablir quelques éléments sur une histoire que certains se plaisent régulièrement à critiquer du haut de positions confortables, avec la froideur de théoriciens en herbe ou « reconnus », quand l’histoire s’est écrite dans les larmes et le sang.
Nous n’entendons pas évacuer les contradictions de l’histoire anarchiste. Mais nous pensons que cela doit être fait par les révolté-e-s, en lien avec la critique qu’ils portent contre ce qui les opprime.

La Société du spectacle a fait beaucoup pour que tombent dans l’oubli les riches expériences du passé, à l’heure où la temporalité des réseaux facilite la superficialité au détriment de la transmission de pratiques et d’expériences. Que ce texte serve donc de modeste contribution au renversement de cette tendance, et du reste.

Note complémentaire sur l’histoire

Nous ne souscrivons pas à la vision linéaire qui présente l’histoire humaine comme une succession qualitative de phases, à l’issue desquelles nous parviendrions à la liberté.
L’histoire du combat pour la liberté n’a pas débuté avec les anarchistes. Elle varie en fonction des différents contextes vécus par les sociétés humaines dans leur diversité historique, de la lutte des tribus contre les civilisations, des grands mouvements paysans en Occident aux luttes des esclaves ou des communautés contre la colonisation en Amérique et ailleurs…

Dans certains de ces contextes ont parfois émergé des conceptions qui peuvent se rapprocher de celles, historiques ou actuelles, des anarchistes. Nous pensons par exemple que les révoltes qui ont secoué l’Angleterre dès le dix-septième siècle et leurs courants radicaux, l’expérience de certains pirates et des luddites briseurs de machines, sont d’un contenu anti-autoritaire plus prononcé que les expériences qui ont lieu « chez nous » lors de la Révolution française, dont les courants sont tous marqués par le centralisme, le culte de l’État et de la Nation.

Il n’y a pas de sujet révolutionnaire, de groupe qui aurait pour rôle, pour mission ou pour volonté naturelle de faire la révolution. Il n’y a aucune catégorie, aucun sujet ni aucun contexte à idéaliser.
Il nous appartient donc de continuer à étudier, avec ses contradictions et sans la fétichiser, la riche histoire des révoltes tribales et paysannes, les luttes des gueux, misérables et autres lumpen-prolétaires, qui ont travaillé avant nous à bouleverser l’existant pour vivre autrement.